L’accès maniaque

Après un début généralement brusque, où le malade manifeste loquacité, turbulence, débordement d'activité, jovialité, excès divers dans l'ordre sexuel, éthylique, etc., le tableau de l'accès maniaque, constitué en quelques jours en sa période d'état, peut s'étudier selon les mêmes quatre plans de clivage.


Sur le plan de la présentation, l'attitude est marquée d'entrée par la gesticula­tion, l'incapacité de rester en place, avec de grands gestes, souvent des chants, des danses ; la tenue est négligée, débraillée, souvent indécente ; le malade bouscule tout autour de lui à la faveur d'une hyperactivité inlassable ; le faciès est animé, mobile avec un registre d'expressivité exagéré, instable, variable (« hypermimie ») ; les yeux sont brillants, en mouvement incessant, moqueurs ; la voix est rauque, cassée, éraillée ; elle soutient une logorrhée intarissable, sans suite à force de facilité hyperexpressive, depuis l'éloquence en passant par l'emphase jusqu'au récitatif.


Sur le plan de la sphère affective, c'est l'exaltation et, en même temps, l'ins­tabilité de l'humeur qui dominent. Le côté excessif de l'affectivité maniaque se traduit d'abord dans un donné immédiat fait de joie exultante, d'euphorie, d'aisance, d'insouciance, d'optimisme, de familiarité, d'inébranlable confiance en soi ; mais aussi dans les propos de ces malades, qui se déclarent pourvus de toute-puissance, de toute richesse, de tout savoir ou prêts à quantité de projets des plus fantasques.


Mais surtout ces manifestations en excès s'assortissent de sautes brusques et souvent brèves, sans transition, sans motivation apparente : soit que de sou­dains accès de tristesse avec lamentations et pleurs attestent de la note instable ; soit que des crises caractérielles avec manifestations d'irritabilité, de colère, d'agressivité, ou encore des crises de causticité non sans malignité et perspica­cité dans le persiflage ironique prolongent et rompent tout à la fois l'exal­tation de leur surgissement non moins impromptu.


L'exaltation et l'instabilité thymiques, véritable « fuite de l'affectivité », se marquent encore par le débridement instinctuel avec exhibition, gloutonnerie, grossièretés, violences susceptibles de déboucher sur des incidents médico-légaux.


Sur le plan de la sphère intellectuelle, la fuite des idées, qu'on ne peut séparer de la fuite de l'affectivité, est au centre de l'activité intellectuelle. Elle se mani­feste dans une parole d'une extrême rapidité (tachypsychie) avec, derrière la logorrhée, suractivité des processus intellectuels (hyperidéation), mais dans le désordre et l'inconsistance. Le flux est rapide mais bourré de digressions, de remarques incidentes où le fil se perd constamment sous l'abondance des détails, dans une verve apparente qui devient vite verbiage.


Les fonctions classiques y apparaissent profondément perturbées : attention excitée par les détails les plus insignifiants mais incapable de se soutenir et encore moins de se concentrer ; perceptions inexactes par identifications super­ficielles, précipitées, déformées avec multiplication des illusions ; hypermnésie mais, à la vérité, sur fond de dysmnésie dans l'ordre réellement instrumental ; association des idées spécialement bien dévoilée dans son incoercibilité super­ficielle et accélérée, avec ses procédés par assonance où le mot pour le mot, le son pour le son réussissent parfois un calembour, mais débouchent plus souvent sur le psittacisme, le récitatif, la mélopée. Dans l'ensemble, on peut parler d'une fuite du langage sans productivité vraie.


L'activité est dominée, chez le maniaque, par le désordre des actes, lui-même orienté par l'activité de jeu. Le maniaque se dépense sans compter, va-et-vient dans un incessant mouvement où il déménage tout ce qui l'entoure, en jonglant avec les objets et, en changeant perpétuellement d'activité. Mais, derrière ce désordre, pointe le jeu, et cette agitation masque mal que le malade joue en permanence des objets comme des personnes, comme d'ailleurs des mots. Ce comportement ludique peut encore au demeurant se condenser plus ou moins fugacement jusqu'à la représentation scénique, avec moments de déclamation ou de mime, improvisation de dialogues ou de jeu dramatique.



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Psychopathologie

« La sagesse exige l'investigation de nombreuses choses ». Héraclite