Les formes cliniques de la paranoïa

Ernst Kretschmer distingue trois variétés de personnalités paranoïaques : les personnalités de combat, les personnalités de souhaits et les personnalités sensitives. Ernst Kretschmer distingue au départ les caractères sthéniques des caractères asthéniques, selon le degré de la force psychique qu'ils révèlent. Pour juger de la qualité sthénique d'un caractère, il faut, nous dit Ernst Kretschmer, tenir compte de trois éléments : du point de tension maxima auxquelles un affect peut s'élever, de la durée de l'affect et du degré de l'extériorisation de l'affect. La composante caractérielle sthénique donne l'impulsion à l'acte sthénique alors que la composante asthénique donne naissance à la subtilité des sentiments éthiques. À partir de cette distinction, il décrit trois formes d'expression différente de la paranoïa. Les traits communs aux trois formes se caractérisent par une carapace d'un Moi agressif et tout-puissant, une grande vulnérabilité et une angoisse surcompensée.


La paranoïa de combat


Dans la paranoïa de combat, nous retrouvons la personnalité paranoïaque classiquement décrite avec son aspect opiniâtre, fanatique et querelleur. La personne agressive et égocentrique présente une surestimation d'elle-même et une méfiance importante. Elle va au combat. Elle entame des procédures judiciaires longues et pénibles, par désir de vengeance. La justice devra parfois intervenir. L'accumulation d'échecs peut l'entraîner dans une décompensation dépressive (hypertrophie du moi, pôles sthénique, délire de persécution). La personnalité paranoïaque de combat sthénique, c'est-à-dire en pleine activité, elle agresse pour se protéger à l'opposé de la paranoïa de souhait qui sera neutre. L'aspect querellant consiste en cette tendance morbide à rechercher des querelles.


La paranoïa de souhait


Dans la paranoïa de souhait, également basé sur un sentiment de supériorité est un jugement faussé, ces personnes le plus souvent originales et isolées, défendent un idéal ou une idée pas nécessairement personnelle. Sans se battre, souvent même en se taisant, elles défendent à l'intérieur d'elles-mêmes un souhait, une cause au-delà de toute attention à sa justesse ou à son adéquation. Dans cette forme de résistance passive, on parle de pôle neutre. Hantées par ceux qu'elles sont persuadées être de la corruption, de la malhonnêteté, du factice, de l'inauthenticité du monde qui l'entoure, les paranoïaques de souhait peuvent très bien adopter un mode de vie marginale, vouant par exemple un culte de la nature.


La paranoïa sensitive


La paranoïa sensitive décrite par Ernst Kretschmer représente un pourcentage important des personnes atteintes de paranoïa. La disposition caractérielle sensitive s'applique à des natures délicates, qui non seulement sont profondément impressionnables par les expériences vécues, mais qui les élaborent longuement en profondeur, sans en laisser apparaître aucun signe extérieurement.


Ces personnes sont prises dans des luttes intérieures, elles vivent dans la crainte perpétuelle que l'on devine leurs pensées, leurs désirs, leurs fautes sexuelles anciennes. Elles dissimulent leurs affects, particulièrement leurs émois sexuels. Les expériences qu'elles vivent les impressionnent profondément et elle les élabore parfois très longuement à l'intérieur d'elle-même sans en parler.


Incapables psychiquement d'opérer une décharge, elles présentent une douceur extrême, une faiblesse, une subtilité, une vulnérabilité fine et profonde et d'autre part, un certain degré d'ambition de conscience de soi et de ténacité. Leur vécu est passivement douloureux et empreint de sentiment de culpabilité et de sentiments éthiques altruistes. Hypersensibles, scrupuleuses et susceptibles, ces personnes dissimulent leurs tendances affectives et ne les extériorisent pas aisément.


Elles dissimulent longuement leurs tensions affectives et n'assimilent pas les expériences importantes et ne sont pas en état de les extérioriser librement. Les frustrations professionnelles et sentimentales se vivent dans l'échec et l'humiliation, ce qui les conduit parfois à un délire nourri d'angoisse, de tension, d'asthénie de dépression. Proies faciles aux moindres épreuves de la vie, elles s'analysent et se critiquent avec raffinement. Très susceptibles et timides, elles sont susceptibles et tenaces, mais en même temps, affectueuses et confiantes. Repliées sur elles-mêmes, elles s'estiment à leur juste valeur et manque d'assurance dans leurs comportements.


Pour Ernst Kretschmer, ce sont leurs conflits éthico-sexuels qui en premier lieu possèdent une force pathogène. "Bien que la sphère sexuelle ne soit pas le monopole dans l'étiologie du délire de relation sensitif, les contradictions existantes entre l'extrême rigueur et l'unilatéralité de la morale sexuelle courante constituent un piège tout indiqué pour la scrupulosité des sensitifs".


Appelée également angoisse de relation sensitive, cette angoisse sensitive se rencontre autant chez les névrosés que chez les psychotiques de type paranoïaque. Ces personnes savent que leurs soupçons sont excessifs, mais elles ignorent leur sentiment d'infériorité coexistant avec une peur de l'attachement. On ne retrouve pas dans les personnalités qualifiées de sensitives ou sensibles l'hyperestime de soi ou la quérulence qui caractérisent les autres types de personnalités paranoïaques, ni la sûreté de soi, ni l'agressivité des vrais caractères paranoïaques.


Elles en ont l'orgueil, l'obstination, le sens de leur valeur et de leur dignité, mais elles sont en même temps vulnérables, timides, asthéniques et très susceptibles. Hésitantes, très sensibles aux attitudes d'autrui, elles ont tendance à intérioriser les conflits et à ressasser douloureusement leurs difficultés relationnelles. Elle possède une grande valeur intérieure, mais dans leur conduite extérieure, elle manque, pour la plupart de sécurité et montre une certaine gêne. Une variante de ce type avec obsessionnalité est décrite avec une scrupulosité exagérée, de la pédanterie et des ruminations mentales.


Du point de vue étiologique, il y a une insécurité humiliante, une répression de l'expérience, un épuisement, des déficits structurels importants, des manquants de soutien et d'appui, une conscience douloureuse de sa propre inutilité.


L'évolution du délire de relation sensitif est caractérisée par sa vive réactivité psychologique au cours de toutes les étapes de l'affection. La tendance à la guérison est possible dans la plupart des cas par la conservation totale de la personnalité même dans les cas graves.


Une relation de soutien efficace est possible avec ces personnalités. Un échec moral mobilise de façon morbide la totalité du caractère sensitif ; un événement simplement déprimant mobilise sa composante sthénique ; une simple vexation, un manque d'égard, un licenciement, une dispute avec des camarades, une crainte d'événements extérieurs compromettants, réveillent ce sensitif. Ces personnes présentent souvent un état dépressif et par là un pôle asthénique pur. Toute une série de formes cliniques sont décrites dans le livre "Le Moi-peau" de Didier Anzieu.



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