L’amour est la substance première

L'amour est la substance première par Simone Rihouët-Coroze.


L’évolution décrite par Rudolf Steiner prend son départ non pas dans un commencement abstrait, mais dans un acte de sacrifice : celui des Trônes [1]. Le don des Trônes est un acte d’amour pur auquel remonte la création du premier germe de l’être humain. Il est impossible à l'actuelle pen­sée humaine de se représenter un acte créateur tirant un tel germe de conditions qui échappent encore au temps et à l'espace. L’expression « tiré du néant » n’est qu’un pis-aller pour approcher la représentation de cet acte, et il faut lui préférer « sacrifice » ou « don d’amour pur ». Seule l’idée d’un feu qui brûle sans flamme peut évoquer ce brasier divin d’amour créateur.


La création naît donc d’un acte d’amour. Ce don est accueilli sous sa forme la plus primitive qui soit : celle d’un état de pure chaleur. Bien qu’encore immatériel, cet état de chaleur a un caractère qui restera attaché à toutes les manifestations de l’amour, quelles qu’elles soient.


La première manifestation de l’amour au moyen de la chaleur entraîne l’apparition du temps (ancien Saturne), puis de l’espace (ancien Soleil). De la description détaillée faite en maintes circonstances et sous maints aspects par Rudolf Steiner (notam­ment dans « Science de l’occulte »), dégageons seulement que l’évolution progresse de phase en phase, passant par des alternances rythmiques de concentration et d’expansion d’une plus ou moins grande amplitude. Le Cosmos, matrice géante, im­prime au germe humain ses pulsations ; l’espace et le temps se métamorphosent plusieurs fois, et le germe de vie actualise, étape par étape, le plan divin cosmique qui l’a conçu (le mot conçu a ici son double sens de former une image en esprit et d’engendrer un germe). L'esprit du monde pense l’être humain, cependant qu’il engendre et nourrit sa formation.


On se fait une image de cet esprit du monde lorsqu’on le voit composé de neuf Essences qui expriment toutes des qualités spirituelles différen­tes et hiérarchisées dans l’évolution. Les chrétiens des premiers siècles ont encore eu la connaissance de ces hiérarchies célestes qui « chantent devant le trône de Dieu » et sont les exécutrices de ses œuvres. Leurs noms ne survivent plus aujourd’hui que comme de vagues vestiges, parfois sous une forme grecque, parfois sous une forme hébraïque. Du haut en bas de l’échelle, ces noms sont ceux de : Séraphins, Chérubins, Trônes, Kyriotetes, Dynamis, Exousiai, Archaï, Archangeloï, Angeloï. Il est im­portant de savoir que, parmi ceux qu’on n’appelle plus aujourd’hui que « les neuf chœurs des Anges », le groupe des trois plus hautes hiérarchies possède les attributs de l'Amour, de la manifestation de la Vie, et du Vouloir cosmique, dont elles ont impré­gné le germe humain tiré de leur essence. Ces trois forces : Amour, Vie, Vouloir, font un tout, indisso­lublement lié en l'homme.


Ainsi, l’être humain est né du don primordial des Trônes auquel se sont mêlés ensuite les dons des autres hiérarchies. Quelle image essentielle ces êtres spirituels conçoivent-ils lorsque, « au bord du trône de Dieu dont ils ont la vision », ils engendrent le germe humain, l’image d’une future et nouvelle hiérarchie céleste qui sera la dixième et leur res­semblera, tout en assumant dans l’ensemble une fonction particulière qui sera son œuvre, le but final de sa progression ? Son rôle sera d’actualiser la force qui n’est encore qu’en puissance dans l’évolution, celle de la liberté, sans pourtant l’oppo­ser à l’amour. Au contraire, elle devra unir amour et liberté. Pour atteindre ce but qui n’est encore que contemplé, l’évolution humaine va donc récla­mer des conditions encore jamais réalisées et qu’il s'agit de faire apparaître. L’homme doit un jour être « comme les dieux », c’est-à-dire devenir créa­teur (« Faisons l’homme à notre image », dit, dans la Bible, Jéhovah). Il devra être à la fois créateur et libre. Les conditions de la liberté vont donc devoir être instaurées pour lui, et apparaître pour la première fois dans le Cosmos.


Or, quelles sont les conditions de la liberté ? Dans quelles circonstances peut s’exercer la liber­té ? Il faut de toute évidence que celui qui doit se décider librement puisse ne pas être contraint, qu’il apprenne par conséquent à s’orienter par lui-même, en passant par l’embarras du choix, la pos­sibilité de se tromper, d’hésiter, de douter… Nulle loi ne doit s’imposer à lui comme une nécessité fatale pour lui dicter sa conduite ; nulle lumière ne doit du dehors lui désigner son choix, sinon ce choix obligé serait sans valeur. Il doit se sentir seul, connaître un vide intérieur dans lequel plus aucune voix ne lui parvient, afin qu’il tire de lui la force d’extraire de ce néant ce qui sera sa création pure, née des lumières qu’il aura su découvrir en lui-même. Seul ce chemin lui fera gagner les certi­tudes à partir desquelles il pourra créer.


Mais les esprits divins qui ont conçu l’homme en vue de cette liberté, peuvent-ils eux-mêmes le plonger dans l’état de doute ? Ils ne le peuvent pas directement, vu qu’ils ne connaissent pas cet état. Ils ne peuvent que retirer de lui leur grâce, refuser leur lumière et la contemplation de leur évidence, bref brouiller les pistes que l’homme serait tou­jours tenté de suivre pour rentrer dans la lumière et l'amour originels. Alors intervient dans l’évolu­tion un pacte dont toutes les grandes cosmogonies nous ont gardé des échos. Le monde divin des Hié­rarchies se scinde au fur et à mesure de l’évolution, et cela à chacun de ses niveaux. Une partie reste celle des divinités régulières qui portent en elles Amour, Puissance, Sagesse, tels qu’ils sont le pur reflet de Dieu. L’autre partie devient celle des dieux des obstacles.


Ces influences multiples et contraires vont désormais s'entrecroiser dans le champ de l’exis­tence humaine, comme dans le monde entier qui est son habitat. Pour l’être humain, - graine en qui a été déposée la vie née du don d’amour des êtres spirituels réguliers, - l’évolution devient une suite aventureuse de chutes qui doivent le mener à prendre conscience de ce qu’il est, seul et par lui-même.


Simone Rihouët-Coroze - Le sens de l’amour




[1] - Trônes


De hautes entités spirituelles ont déversé leur propre substance et accompli sur l'ancien Saturne un grand sacrifice; ces entités, l'ésotérisme chrétien les nomme les Trônes (...) Toutes nos possibilités de don, de sacrifice, sont infimes, comparées à celles des Trônes. Car l'évolution consiste en ceci qu'un être acquiert toujours davantage la faculté de donner, jusqu'à ce qu'il soit devenu capable de sacrifier finalement sa propre substance et de ressentir comme béatitude suprême l'offrande qu'il fait de cette substance qu'il avait acquise.


Sur l'ancien Saturne, les Trônes en étaient au degré d'élévation de pouvoir sacrifier la substantialité acquise au cours de leur évolution précédente. Et par là, ils s'élevèrent eux-mêmes à un degré plus haut encore de l'évolution. Or, la substance qui découlait des Trônes, semblable à celle que secrète l'araignée pour tisser sa toile, a été le premier principe de substance dont fut formé le corps humain.



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