L’amour est né de l’isolement

L’amour humain est né de l'isolement par Simone Rihouët-Coroze - Le sens de l’amour - Triades


Comme tombe à terre la semence qui se détache de la plante porte-graines, l’enfant des dieux choit dans la condition humaine. Tous les récits cosmo­logiques des anciens peuples appellent ce change­ment d’état : « chute », ou « descente » ; et comme l'apparition du germe humain avait entraîné celle du temps et de l’espace, la chute de l’homme sur terre entraîne la matérialisation de la planète, sa fragmentation et le rejet de la Lune.


Enfermée dans un corps physique durci et voué à la minéralisation, la semence d’esprit survit tout d’abord dans un état de nostalgie. L’homme a la nostalgie du « Paradis perdu ». Les réminiscences se prolongent dans la vie des rêves, dans le souve­nir d’un âge d’or où un commun amour innocent unissait toutes les créatures, et l’homme refuse la matérialisation, signe de sa déchéance. Il tient la matière pour Maya, illusion, pour piège, et même pour pécher. Il est certain de la devoir à des esprits malfaisants. Mais les esprits des obstacles intensi­fient leur action opaque et ténébreuse. La matéria­lisation de la terre va croissant sous l’action des êtres ahrimaniens (du nom d’Ahrimane, - le téné­breux) ; l’âme humaine se replie sur elle-même : elle y trouve les esprits lucifériens (de Lucifer, - le porte-lumière ou porteur de la fausse lumière). Ceux-ci aiguisent le monde des désirs en même temps qu’ils s’en servent pour allumer la révolte et l’indépendance à l’égard des dieux, - ce qui sera la première condition de la liberté. Bientôt l'hom­me ne distinguera plus d’ailleurs aucun esprit, ni bon ni méchant. Il croira que tout vient de lui, naît en lui ; il croira à lui, peut-être à lui seul. Mais ainsi il fera l’expérience de la solitude, de la mort.


Désormais est troublé le rapport naturel de l’homme avec son environnement, en même temps que se corrompent les forces de l’Âme cosmique, qui passait directement de l’environnement spiri­tuel dans les âmes humaines comme l’air pénètre les poumons et la lumière les yeux. Cette Âme cosmique aurait pu rester impersonnelle et trans­parente, évoluant dans l’âme humaine aussi régu­lièrement que dans le ciel se meuvent les planètes. Mais Lucifer ayant inoculé au germe du Moi le poison de l'égoïsme, l'Âme du monde se déforme à son entrée dans l’âme humaine. Pensée, senti­ment, volonté, deviennent la proie des passions, de l’erreur, de l’ambition ; ils forment un complexe personnel autour du Moi qui est sillonné de désirs avides. La force luciférienne en s’introduisant dans le Moi lui a fait perdre sa pureté. Au lieu d'éprou­ver comme jadis, quand il était visité par l’Âme cosmique : Cela pense en moi, Cela aime en moi, - il ne peut plus dire autrement que : Voilà ce que je pense, ce que je veux, ce que j’aime. Il se sent responsable, même lorsqu’il plonge dans le men­songe et le vice.


Avec le renforcement personnel du moi, le Mal s’est ancré dans l’âme humaine, mais en même temps, par opposition, la conscience du Bien, et la possibilité d’opter, de choisir entre l’un et l’au­tre. Mais d’où peut venir une force qui permette à l’être humain divisé d’opter pour ce qui unit plutôt que de s’enfermer définitivement dans ce qui sépare ? Autrement dit, que reste-t-il du capital d’amour qui avait été reçu à l'origine ? Qui pourra réintroduire en cette âme la force d’échapper à l’égoïsme pour aller vers les autres hommes, eux aussi raidis dans leur égoïté ? La Bible raconte comment Jéhovah unit les hommes par les liens du sang qui coule à travers les générations. Cet amour inoculé au corps physique subsiste toujours. Mais comment peut-il remonter de là jusqu’à l’es­sence suprasensible de l’homme, celle qui, à la mort du corps, doit assurer sa survie et la suite de son évolution ? L’amour doit être de force à résister au déclin et à la perte du corps ; il doit être « plus fort que la mort ». Qui donc a éveillé dans l’âme humaine cette force endormie et passive pour en faire un acte libre, une création, un art, une nais­sance spirituelle ?


Dans les pages de Rudolf Steiner qu'on va lire, l’action rédemptrice du Christ apparaît comme la suite de l’amour créateur divin à sa seconde étape. Quand le Christ intervient dans l’évolution pour lui injecter un supplément d’amour divin originel, l’homme a déjà pris une conscience terrestre de lui-même ; il s'est endurci dans l’égoïsme, cloi­sonné dans les ghettos de la race. Sous le choc de cette révélation d'un Dieu qui l’aime, qui vient par­tager son sort, s’offrir comme un agneau au sacri­fice, une ère nouvelle commence pour l’amour humain. Le Christ incarne l’amour sans calcul, sans l’escompte d’un profit. L’homme est pour la première fois en face d’un Dieu qui n’est ni un Moloch dévorant, ni une divinité jalouse et ombra­geuse qui réclame des victimes. C'est un Dieu d’amour qui vient guérir, réparer, sauver, et qui accomplit, lui, le sacrifice en donnant sa vie pour tous, devant tous, physiquement, publiquement. C'est un Dieu qui accepte de mourir en tant qu’homme, par amour, mais qui ressuscite en tant que Dieu, attirant à son tour l’homme vers la condition divine, lui ouvrant la porte sur l’immor­talité. Désormais l’humanité est entrée dans une ère nouvelle ; l'amour change de direction et fran­chit le goulot étroit de la fragmentation. Car une seconde création a commencé et l’homme y peut participer consciemment.


La création des origines était bien une œuvre d’amour, mais chaleur et lumière cosmiques ne pouvaient, avec le temps, que s'amortir, aboutir à un cul-de-sac dans les créatures enfermées dans l’égoïsme. Cette seconde vague d’amour divin éveille l’âme, la retourne littéralement, la « conver­tit ». Une impulsion nouvelle entraîne irrésistible­ment tout ce qui était enclos à lever les barrières, à surmonter les divisions, à compenser les fautes.


Quelles étaient donc ces divisions, ces fautes ?


Simone Rihouët-Coroze - Le sens de l’amour - Triades



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