Du béhaviorisme à la psychologie transpersonnelle

Au cours des dernières décennies les théories en psychothérapie ont connu des développements révolutionnaires. Si l’on remonte à la deuxième moitié du XXe siècle, deux écoles principales dominent : le béhaviorisme et la psychologie freudienne.


Ces approches sont néanmoins insuffisantes et l’on voit un nouveau courant dans la pensée psychothérapique se développer : la psychologie humaniste. À cette époque c’est le psychologue Abraham Maslow et sa très connue pyramide de Maslow qui en est le plus éloquent porte-parole. Devant les limites du béhaviorisme et de la psychanalyse de nouvelles conceptions de la psyché humaine voit le jour.


Le béhaviorisme se fonde principalement sur l’étude des animaux tels que les souris, les rats ou les pigeons. Chacun d’entre nous a entendu parlé de ses expériences ou dans l’expérimentation l’animal est récompensé parce qu’il arrive un moment où il a compris que le morceau de gruyère lui était donné après qu’il ait appuyer sur le bouton de la bonne couleur.


La psychologie humaniste est née du fait que ces expérimentations animales ne peuvent être mises en comparaison avec le comportement humain, car ce dernier à des composantes et des centres d’intérêt telles que l’amour, la conscience de soi, l’autodétermination, la liberté personnelle, la morale, l’art, la philosophie, la religion et la science, composantes et centres d’intérêt qui le place au-dessus de l’animal.


En effet, l’être humain a une conscience et est capable d’introspection et d’autodétermination ce dont le béhaviorisme ne tient aucun compte dans l’étude du comportement animal. Comparer l’animal à l’homme ou faire des déductions attribuables à l’homme à partir de l’animal était une façon de procéder vivement critiquer par ceux qui étaient en train de faire émerger la psychologie humaniste. Carl Rogers que l’on connaît surtout pour son livre « le développement de la personne » a de par son œuvre et sa pensée exercée une profonde influence sur l’ensemble du courant de la psychologie humaniste.


Dans ce courant humaniste, la démarche objective de la recherche se fonde principalement sur la conscience et l’introspection et non sur la détermination du comportement par l’environnement, par des réponses aux stimuli, par des mécanismes de récompenses et de punitions. La psychologie humaniste pose comme pierre de fondation la motivation intérieure de l’Homme pour parvenir à la réalisation de soi et à l’actualisation de son propre potentiel.


Pour la psychologie humaniste, la psychanalyse aboutissait à des conclusions concernant la psyché humaine en partant uniquement de l’étude de cas pathologique. La psychanalyse considère en effet que c’est à partir de la psychopathologie que Sigmund Freud a pu reconstituer le développement psychoaffectif normal de l’être humain. Cette démarche tient au fait que Sigmund Freud lui-même était, par son auto-analyse, engagé dans un travail de redécouverte et de reconstruction de sa propre histoire, ce qui a profondément influencé sa pratique auprès de ses patients. Nous voyons donc par quel processus la psychanalyse a vu le jour.


En se focalisant sur les populations en bonne santé, la psychologie humaniste est devenue très populaire parmi les professionnels de la santé mentale et même auprès du grand public. Il s’agissait de se focaliser sur les capacités des individus dans divers domaines, d’observer comment ces individus augmentaient leur potentiel tout en se focalisant sur les fonctions les plus élevées de la psyché. La psychologie humaniste se souciait des besoins pratiques de l’homme afin de servir les intérêts primordiaux et les buts de la société humaine. Il n’était pas question d’expliquer les choses en faisant intervenir des pulsions ou des instincts primaires.


Avec la psychologie humaniste commençait la possibilité de l’exploration de l’histoire des individus par la possibilité qui était donnée à ces derniers de verbaliser et d’exprimer de façon directe leurs émotions. Les processus mentaux du patient étaient mobilisés dans l’ici et maintenant. Mais autre chose d’importance capitale accompagna la révolution thérapeutique issue de la psychologie humaniste : l’interconnexion entre l’esprit et le corps. Cela ouvra la porte à de nouvelles stratégies de traitement comme la Gestalt-thérapie, la bio énergétique, la thérapie Radix et d’autres approches.


Abraham Maslow et Anthony Sutich en tant que fondateur de la psychologie humaniste sont devenus à leur époque des personnages très populaires. Néanmoins ils devinrent rapidement insatisfaits du cadre conceptuel qu’ils avaient originellement créé. Il devenait de plus en plus conscient d’avoir laissé de côté un élément extrêmement important : la dimension spirituelle de la psyché humaine.


Dans les années 1960, les sagesses anciennes et aborigènes refirent surface, on dépoussiéra les livres des philosophies orientales, un regain d’intérêt se fit jour pour les différentes traditions mystiques, la méditation. De plus, les expérimentations psychédéliques réalisées à grande échelle avaient rendu absolument clair la nécessité d’inclure dans une psychologie globale, au-delà des particularismes culturels, de nouvelles notions. Ces notions découlaient de la particularité qu’avaient certains de nos contemporains à entrer dans des états mystiques, de découvrir une conscience cosmique. Les années soixante furent le temps des expériences psychédéliques, des phénomènes de transe, d’inspiration religieuse, artistique et scientifique.


Peu à peu, la psychologie humaniste allait s’enrichir en prenant en compte tout le spectre de l’expérience humaine, y compris des différents états de conscience non ordinaire comme ceux qui apparaissaient au cours des séances de méditation intense pratiquée dans diverses traditions spirituelles. État de conscience non ordinaire que l’on retrouve également durant des sessions psychédéliques, des crises d’initiation chamanique, des cérémonies de guérison, des rites de passage, dans les anciens mystères de mort et de renaissance, dans les expériences de mort imminente et bien d’autres encore.


C’est le psychiatre Stanislav Grof qui proposa à Abraham Maslow et Anthony Sutich une nouvelle dénomination, compte tenu des éléments récoltés. Ils baptisèrent cette nouvelle discipline : la psychologie Transpersonnelle. C’est-à-dire une discipline dont les préoccupations vont au-delà encore de ce qu’avait mis en place la psychologie humaniste. La façon qu’avaient la psychiatrie et la psychologie d’interpréter la spiritualité et la religion fut remise en question par la psychologie Transpersonnelle. Des erreurs majeures furent ainsi corrigées.


Michael Harner, un anthropologue américain avec de solides références académiques a fait l’expérience d’une puissante initiation chamanique pendant son travail de terrain en Amazonie. Il résuma très succinctement les imperfections de la psychologie universitaire dans la préface de son livre : The way of the Shaman - Harner 1 980 - Chamane, les secrets d’un sorcier indien d’Amérique du Nord - Albin Michel - 1 982.


Michael Harner suggérait que la compréhension de la psyché dans la civilisation industrielle est sérieusement biaisée. En effet, la psyché avait été formulée et promue par des scientifiques matérialistes occidentaux, qui considèrent que leur propre perspective est supérieure à celle de tout autre groupe humain quelle que soit l’époque historique.


Selon eux, la matière est première et la vie, la conscience, et l’intelligence sont peu ou prou ses sous-produits accidentels. Peu importe le niveau de sophistication de telle ou telle spiritualité, toutes reflètent l’ignorance des faits scientifiques, la superstition, la naïveté puérile, la crédulité, et la pensée magique primitive.


Les expériences spirituelles directes impliquant des figures et des règnes archétypes sont considérées comme des productions pathologiques du cerveau. Les psychiatres modernes du courant dominant interprètent les expériences visionnaires des fondateurs des grandes religions, des saints et des prophètes, comme les manifestations de maladie mentale sévère, bien qu’il n’ait pas d’explications médicales probantes ni de résultats de laboratoire pour étayer cette thèse.


On trouve dans la littérature psychiatrique des articles qui débattent du meilleur diagnostic clinique concernant de grands personnages de l’histoire de la spiritualité : on n’y dit que Saint Antoine était schizophrène, Saint Jean de la Croix a été qualifié de dégénérée héréditaire, Sainte Thérèse d’Avila a été réduite au rang de psychotique hystérique et les expériences mystiques de Mahomet ont été attribuées à l’épilepsie.


Beaucoup d’autres personnages religieux et spirituels comme bouddha, Jésus, Rama Krishna ont été présentés comme souffrant de psychose à cause de leurs expériences visionnaires et de leurs délires. De même, des anthropologues de formation conventionnelle se sont disputés pour savoir si les chamanes devraient être diagnostiquées comme schizophrènes, psychotiques ambulants, épileptiques ou hystériques sévères. Le célèbre psychanalyste Franz Alexander, connu comme l’un des grands fondateurs de la médecine psychosomatique, a rédigé un article dans lequel même la méditation bouddhiste est décrite en termes psychopathologiques.


Alors que la psychologie et la psychiatrie occidentales décrivent la vie spirituelle et rituelle des cultures anciennes et primitives en termes pathologiques, les dangereux excès de la civilisation industrielle, qui menacent potentiellement l'existence de la vie sur notre planète, font partie intégrante de notre quotidien, à tel point qu'ils attirent rarement l'attention des cliniciens et des chercheurs et ne se voient pas attribuer de labels pathologiques. Chaque jour, nous sommes témoins de manifestations d'avidité insatiable et d'agression malveillante : le pillage de ressources non renouvelables et leur transformation en pollution industrielle, la profanation de l'environnement naturel essentiel à la survie par les retombées radioactives, les déchets toxiques, et les immenses marées noires, l'utilisation abusive des découvertes scientifiques en physique, chimie et biologie pour le développement d'armes de destruction massive, l'invasion d'autres pays conduisant aux massacres de civils et aux génocides, et la planification d'opérations militaires qui feraient des millions de morts si elles étaient mises en œuvre.


Les principaux concepteurs et acteurs de ces stratégies nuisibles et de ces scénarios de fin du monde, non contents de jouir de leur liberté de mouvement, sont riches et célèbres, détiennent des positions de pouvoir dans la société et reçoivent les honneurs. Dans le même temps, les gens qui connaissent des états mystiques pouvant transformer l’existence, des épisodes de mort et de renaissance psycho-spirituelles ou des expériences de vies antérieures, finissent hospitalisés, affligés de diagnostics stigmatisants et de camisoles chimiques. Michael Harner qualifie de biais ethnocentrique cette façon de juger de ce qui relève de la normalité ou du pathologique.


Selon Michael Harner, la psychologie et la psychiatrie occidentales font aussi preuve d’un biais cognicentrique (ou pragmacentrique). Il veut dire par là que ces disciplines ont formulé leurs théories sur la base d’expériences et d’observations des états ordinaires de conscience, et ont systématiquement écarté ou mal interprété les preuves obtenues en états non-ordinaires, comme les observations de la thérapie psychédélique, les psychothérapies puissamment expérientielles, le travail impliquant des individus en crise psycho-spirituelle, les recherches sur la méditation, les études anthropologiques ou la thanatologie.


De nature à remettre en question le paradigme dominant en science, les données issues de ces champs de recherches ont été soit systématiquement ignorées, soit mal évaluées et mal comprises parce qu’elles étaient fondamentalement incompatibles avec lui.


Le terme d’états non-ordinaire de conscience a été utilisé plus haut. À ce stade, une clarification sémantique s’impose. Le terme d’états non-ordinaires de conscience est utilisé majoritairement par les chercheurs qui étudient ces états et reconnaissent leur valeur.


Les psychiatres du courant dominant préfèrent parler d’état altéré. Cela reflète leur conviction que seul l’état de conscience que nous expérimentons au quotidien est normal et que ceux qui s’en éloignent constituent, tous sans exception, des distorsions pathologiques de la perception correcte de la réalité, sans aucun potentiel à valoriser.


Toutefois le terme d’état non-ordinaire est trop large. La psychologie transpersonnelle s’intéresse à un sous- groupe significatif de ces états, aux potentialités heuristiques, curatives, transformatrices, et même évolutives. Cela inclut des expériences diverses : celles des chamanes et de leurs clients, des initiés dans les rites de passages primitifs et les anciens mystères de mort et de renaissance, celles des pratiquants de la spiritualité et des mystiques de tous âges, et enfin, celles des individus en crise psycho-spirituelle.


Au commencement de ses recherches, le psychiatre Stanislav Grof a découvert avec surprise que la psychiatrie dominante n’avait pas de terme pour qualifier cet important sous-groupe d’états non-ordinaires et les reléguait au rang d’« états altérés ». Stanislav Grof pensait fortement que cet important sous-groupe d’états non-ordinaires méritait d’être distingué et placé dans une catégorie spéciale. Il a alors inventé le qualificatif d’holotropique (Stanislav Grof 1 992).


Ce mot composite signifie littéralement « orienté vers la totalité » ou « mouvement dans la direction de la totalité » (du grec holos = tout et trepein = aller vers ou dans la direction de quelque chose).


Ce terme suggère que dans notre état de conscience quotidien, nous n’identifions qu’une petite fraction de qui nous sommes vraiment. Dans les états holotropiques, nous pouvons transcender les étroites limites du corps-ego et vivre un large éventail d’expériences transpersonnelles qui nous aident à récupérer notre identité pleine et entière.


La psychologie transpersonnelle a ouvert une voie importante pour corriger les biais ethnocentriques et cognicentriques de la psychologie et de la psychiatrie traditionnelles, surtout grâce à sa reconnaissance de l’authenticité et de la valeur des expériences transpersonnelles.


À la lumière des recherches actuelles sur la conscience, le rejet méprisant par le matérialisme moniste des caractéristiques spirituelles et leur labellisation en pathologies, apparaissent intenables. Dans les états holotropiques, les dimensions spirituelles de la réalité peuvent être directement expérimentées d’une manière aussi convaincante, sinon davantage, que nos expériences de chaque jour dans le monde matériel. Il existe de nombreuses preuves qu’elles ont une réalité ontologique et ne sont pas des productions pathologiques du cerveau.


Les recherches actuelles sur la conscience et la psychologie transpersonnelle ont montré les douloureuses limites et les erreurs de la conception de la psyché humaine en termes de santé et de maladie qui a cours aujourd’hui. Les découvertes récentes suggèrent l’urgence d’une révision radicale des hypothèses fondamentales de la psychologie et de la psychiatrie traditionnelles. Ce nouveau cadre conceptuel est essentiel pour un travail effectif avec les états holotropiques induits par les psychotropes et diverses méthodes non-pharmacologiques (comme les pratiques de méditation, les techniques chamaniques, la musique, et la respiration), ainsi que ceux qui apparaissent spontanément dans les cas d’« urgence/émergence spirituelle ».


Suite à l’étude des états holotropiques, le changement conceptuel qui s’impose fait ressortir les catégories suivantes.


LA CARTOGRAPHIE DE LA PSYCHÉ HUMAINE ET LES DIMENSIONS DE LA CONSCIENCE


La psychiatrie et la psychologie académique traditionnelles utilisent un modèle qui se cantonne à la biologie, la biographie post-natale et la conscience individuelle freudienne. Pour rendre compte de tous les phénomènes apparaissant dans les états holotropiques, nous devons réviser drastiquement notre conception des dimensions de la psyché humaine. En plus du niveau biographique post-natal, la nouvelle cartographie élargie comprend deux domaines supplémentaires : le domaine périnatal (relatif aux traumatismes de la naissance), et le domaine transpersonnel (comprenant les mémoires ancestraux, raciale, collective et phylogénétique, les expériences karmiques, et les dynamiques archétypales).


LA NATURE ET L’ARCHITECTURE DES TROUBLES ÉMOTIONNELS ET PSYCHOSOMATIQUES


Pour expliquer différents troubles dépourvus de fondement organique (« psychopathologie psychogénique »), la psychiatrie traditionnelle utilise un modèle limité aux traumatismes de la vie après la naissance, pendant la petite enfance, l’enfance puis au cours de l’existence. Selon la nouvelle conception, de tels troubles s’enracinent bien plus profondément. Le niveau périnatal (traumatisme de la naissance), et les domaines transpersonnels (tels que décrits plus haut), y contribue significativement.


DES MÉCANISMES THÉRAPEUTIQUES EFFICACES


La psychothérapie traditionnelle ne reconnaît que les mécanismes thérapeutiques opérant au niveau du matériel biographique, comme le souvenir d’événements oubliés, la mise en évidence du refoulement, la reconstruction du passé à partir d’associations libres, des rêves, et des symptômes névrotiques, le soulagement de souvenirs traumatisants et l’analyse du transfert. La recherche holotropique a découvert des moyens supplémentaires de cure et de transformation de la personnalité, disponibles dès lors que notre conscience atteint les niveaux périnataux et transpersonnels.


STRATÉGIE DE PSYCHOTHÉRAPIE ET D’INTROSPECTION


Le but des psychothérapies traditionnelles est de parvenir à une compréhension intellectuelle du fonctionnement de la psyché, des forces qui la motivent, des raisons du développement des symptômes, et des significations qui leur sont attachées. Cette compréhension devient ensuite la base de la mise en œuvre d’une technique que le thérapeute peut utiliser pour travailler avec ses patients. Mais cette stratégie présente un sérieux problème : le désaccord entre psychologues et psychiatres concernant les questions théoriques les plus fondamentales est frappant et il en résulte un nombre étonnant d’écoles de psychothérapies qui sont en compétition les unes avec les autres. Le travail avec les états holotropiques révèle une alternative radicale et surprenante : l’intelligence intérieure profonde des clients est mobilisée pour guider le processus de guérison et de transformation.


LE RÔLE DE LA SPIRITUALITÉ DANS LA VIE HUMAINE


Comme nous l’avons vu précédemment, la science matérialiste occidentale ne laisse aucune place à une quelconque forme de spiritualité, considérée en fait comme incompatible avec la vision scientifique du monde. À ses yeux, toute forme de spiritualité reflète un manque d’éducation, un esprit superstitieux, une pensée primitive magique ou une psychopathologie grave. Les recherches actuelles sur la conscience défient ce préjugé et montrent que la spiritualité est une dimension naturelle et légitime de la psyché humaine et participe de l’ordre universel des choses.


LA NATURE DE LA RÉALITÉ : PSYCHÉ, COSMOS ET CONSCIENCE


Jusqu’à présent, il a été exposé les révisions nécessaires relatives à la théorie et à la pratique de la psychiatrie, de la psychologie et de la psychothérapie. Toutefois, le travail avec les états holotropiques comporte des défis d’un caractère bien plus fondamental. Un grand nombre d’expériences et d’observations advenant au cours de ce travail sont si extraordinaires qu’elles ne peuvent être comprises par une approche moniste et matérialiste de la réalité. Leur impact conceptuel est tel qu’il ébranle les hypothèses métaphysiques les plus élémentaires de la science occidentale, en particulier celles qui touchent à la nature de la conscience et à sa relation à la matière. À la lumière de ces nouvelles découvertes, la conscience - au lieu d’être un épiphénomène de la matière - apparaît comme un partenaire à égalité, voire supérieur à celle-ci.


L’enjeu d’une importance cruciale pour ce nouveau cadre conceptuel et pour la psychologie transpersonnelle en général, est sans aucun doute celui de la nature ontologique des expériences spirituelles. Peuvent-elles être interprétées et rejetées comme des fantasmagories insensées produites par quelque processus pathologique affectant le cerveau, que la science doit encore découvrir et identifier ? Ou bien reflètent-elles objectivement des dimensions existantes de la réalité, qui ne sont pas accessibles dans un état de conscience ordinaire ? L’étude précise et systématique des expériences transpersonnelles montre qu’elles sont ontologiquement réelles et contiennent des informations sur des dimensions de l’existence importantes, dissimulées en temps normal, qui peuvent être validées par consensus (Stanislav Grof 1998, 2000, 2 006).


L’étude des états holotropiques confirme l’intuition de C.G. Jung selon laquelle les expériences venant des niveaux plus profonds de la psyché ont une qualité particulière qu’il a appelée numinosité (Jung 1 964). Le terme numineux est relativement neutre et préférable pour cette raison à d’autres termes similaires comme religieux, mystique, magique, saint ou sacré, qui ont souvent été utilisés dans des contextes problématiques et induisent facilement en erreur. La signification du terme numinosité découle de l’appréhension directe d’un domaine appartenant à un ordre supérieur de réalité, un ordre sacré, radicalement différent du monde matériel. Les recherches actuelles sur la conscience ont réuni beaucoup de preuves attestant que ces expériences font partie intégrante de la psyché et sont ontologiquement réelles.


Pour prévenir le malentendu et la confusion qui ont par le passé compromis de tels débats, il est essentiel de poser une distinction claire entre la spiritualité et la religion. La spiritualité est fondée sur des expériences directes d’aspects et de dimensions non-ordinaires de la réalité. Son expression ne requiert pas d’endroit spécifique, ni de personne officiellement désignée pour servir d’intermédiaire avec le divin. Les mystiques n’ont pas besoin d’églises ou de temples. Leur corps et la nature constituent le cadre dans lequel ils expérimentent la dimension sacrée de la réalité, y compris leur propre divinité. Et pour les soutenir, au lieu de prêtres qui officient, les mystiques ont plutôt besoin d’un groupe de fidèles également engagés dans une quête de spiritualité ou de la guidance d’un maître plus avancé qu’eux-mêmes dans leur voyage intérieur.


La spiritualité implique une relation d’un genre particulier entre l’individu et le cosmos et est par essence une affaire personnelle et privée. En comparaison, la religion organisée est une activité de groupe institutionnalisée qui se déroule dans un lieu spécifiquement dédié à cet effet, un temple ou une église, avec une hiérarchie d’officiels nommés, ayant ou non une expérience personnelle des réalités spirituelles. Dès qu’une religion est organisée, elle perd souvent en totalité la connexion avec sa source spirituelle et devient une institution séculière qui exploite les besoins spirituels humains sans les satisfaire.


Les religions organisées tendent à créer un système hiérarchique focalisé sur la conquête du pouvoir, du contrôle, de l’influence politique, de l’argent, des possessions, et d’autres préoccupations séculières. Dans ces conditions, la hiérarchie religieuse se fait un devoir de condamner et de décourager les expériences spirituelles directes de ses membres car ces dernières favorisent l’esprit d’indépendance et ne peuvent être effectivement contrôlées. Quand c’est le cas, la vie spirituelle authentique se poursuit seulement dans les branches mystiques, les ordres monastiques, et les sectes extatiques de ces religions.


Alors que le fondamentalisme et les dogmes religieux sont clairement incompatibles avec une vision scientifique du monde, qu’elle soit cartésienne-newtonienne, ou bien fondée sur le nouveau paradigme, il n’y a aucune raison qui justifie qu’on n’étudie pas sérieusement la nature et les implications des expériences transpersonnelles. Comme Ken Wilber l’a souligné dans son livre, A Sociable God (Wilber 1 983), un conflit entre une science honnête et une religion authentique est tout bonnement impossible. Si un tel conflit semble surgir, cela signifie très probablement que nous avons affaire à une « science de pacotille » et à « une religion de pacotille », où chaque partie a un sérieux problème de compréhension de la position de l’autre, et représente sans doute elle-même une version faussée ou frauduleuse de sa propre discipline.


La psychologie transpersonnelle, à ses débuts, dans les années 1960, était naturellement et culturellement sensible aux traditions spirituelles et aux rituels des cultures anciennes ou primitives et les abordait avec le respect qu’ils méritent, au vu de des résultats des recherches actuelles sur la conscience. Elle prenait aussi en compte en les intégrant une grande série « de phénomènes anormaux. » Il s’agissait d’observations qui remettaient en cause le paradigme dominant et dont la science académique a été par conséquent incapable de rendre compte. Toutefois, bien que globale et justifiée dans tous ses aspects, la nouvelle approche représentait une rupture tellement radicale avec la pensée académique traditionnelle en cours dans les cercles professionnels, qu’elle ne put être conciliée ni avec la psychologie ou la psychiatrie traditionnelle, ni avec le paradigme cartésien-newtonien de la science occidentale.


En conséquence, la psychologie transpersonnelle était très vulnérable aux accusations d’être « irrationnelle », « non-scientifique », et même « excentrique », particulièrement lorsqu’elles venaient de scientifiques qui n’étaient pas conscients du vaste corpus d’observations et de données sur lequel le nouveau mouvement était fondé. Ces critiques ignoraient aussi le fait que beaucoup de pionniers de ce mouvement révolutionnaire disposaient de références académiques impressionnantes. Ils conçurent et adoptèrent la vision transpersonnelle de la psyché humaine, non parce qu’ils étaient ignorants des présupposés fondamentaux de la science traditionnelle, mais parce qu’ils trouvaient l’ancien cadre conceptuel vraiment inadéquat et incapable de rendre compte de leurs expériences et de leurs observations.


Cette situation changea de manière drastique pendant les trois premières décennies d’existence de la psychologie transpersonnelle. Suite aux nouveaux concepts et aux découvertes révolutionnaires dans différentes disciplines scientifiques, la philosophie moniste et matérialiste de la science traditionnelle occidentale, ses présupposés métaphysiques élémentaires et sa doctrine cartésienne-newtonienne, ont été de plus en plus sérieusement mis en doute.


Après ces découvertes, il y eut la prise de conscience des implications philosophiques profondes de la physique quantique, qui ont changé pour toujours notre compréhension de la réalité physique. La convergence étonnante entre la conception du monde issue de la physique moderne et celle des philosophies spirituelles orientales, déjà ébauchée dans le travail d’Albert Einstein (1 949), de Werner Heisenberg (1 971), d’Erwin Schroedinger (1 967) entre autres, trouva sa pleine expression dans le livre événement de Fritjof Capra, The Tao of Physics (Capra 1 975 - Le Tao de la Physique, Sand, 2004, pour la traduction française).


Dans les années qui ont suivi, les travaux de Fred Alan Worlf (1 981), Nick Herbert (1 979), Amit Goswami (1 995) et bien d’autres, sont venus compléter et préciser la vision pionnière de Fritjof Capra. Dans cette optique, la contribution de David Bohm, ancien collaborateur d’Albert Einstein et auteur de monographies prestigieuses sur la théorie de la relativité et la physique quantique, a été particulièrement intéressante. Son concept de l’ordre explicite et implicite ainsi que sa théorie de l’holomouvement exposant l’importance de la pensée holographique dans la science acquirent une grande popularité dans le domaine transpersonnel (Bohm 1 980), tout comme que le modèle holographique du cerveau de Karl Pribam (Pribam 1 971).


La même chose vaut aussi pour la théorie de la résonance morphique et des champs morphogénétiques du biologiste Rupert Sheldrake qui démontre l’importance des champs non-physiques pour la compréhension des formes, de la génétique et de l’hérédité, de l’ordre, de la signification et du processus d’apprentissage. D’excitantes contributions complémentaires ont été faites : la brillante synthèse de Gregory Bateson des théories de la cybernétique, de l’information et des systèmes, de la logique, de la philosophie et d’autres disciplines (Bateson 1 979), les études d’Ilya Prigogine sur les structures dissipatives et l’ordre résultant du chaos (Prigogine 1980, Prigogine et Stengers 1 984), la théorie du chaos elle-même (Glieck), le principe anthropique en astrophysique (Barrow et Tipler 1 986) et bien d’autres.


Même à ce stade récent de développement du nouveau paradigme, cette vision inédite de la réalité a bien plus de cohérence qu’une mosaïque de pierres disparates. Au moins deux tentatives intellectuelles majeures d’intégration de la psychologie transpersonnelle dans une compréhension globale méritent d’être ici mentionnées. Nous devons la première de ces entreprises novatrices à Ken Wilber. Dans une série d’ouvrages inaugurée par Spectrum of Consciousness (Wilber 1 977), Wilber est parvenu à une synthèse très créative de données issues d’un large éventail de disciplines, depuis la psychologie, l’anthropologie, la sociologie, la mythologie et l’étude comparée des religions, jusqu’à la cosmologie, la physique quantique, la biologie, la théorie de l’évolution et la théorie des systèmes, en passant par la linguistique, la philosophie et l’histoire.


L’ampleur impressionnante des travaux de Wilber avec leur caractère englobant associé à une grande rigueur intellectuelle a contribué à en faire une théorie de la psychologie transpersonnelle largement acceptée et très influente.


La seconde tentative pionnière d’intégration de la psychologie transpersonnelle dans une nouvelle vision globale du monde a été faite par Ervin Laszlo, un philosophe d’origine hongroise, théoricien des systèmes, scientifique interdisciplinaire, qui vit actuellement en Italie. Cet individu aux multiples facettes, aux talents et centres d’intérêt nombreux et variés, n’est pas sans rappeler les grandes figures de la Renaissance. Enfant prodige, il devint à l’adolescence un pianiste de renommée internationale. Quelques années plus tard, il se tourna vers la science et la philosophie, amorçant une tentative de compréhension de la nature humaine et de la nature de la réalité qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Wilber définit ce que devait être une théorie globale, et Laszlo en créa une (Laszlo 1993, 2004, Lazlo et Abrahama 2 004).


Tout au long d’une série de livres, dans un véritable tour de force intellectuel, Lazslo a exploré un large éventail de disciplines, dont l’astrophysique, la physique quantique, la biologie et la psychologie. Il a mis en évidence nombre de phénomènes, d’observations paradoxales et de défis paradigmatiques, pour lesquelles les disciplines en question ne trouvent pas d’explication. Partant des avancées en sciences dures et en mathématiques, Laszlo a proposé aux paradoxes actuels de la science occidentale une solution qui transcende les limites des disciplines individuelles. Il y est parvenu en formulant son « hypothèse de connectivité », dont la pierre angulaire est l’existence de ce qu’il appelle le « champ-psi » (Laszlo 1993, Laszlo 2004, Laszlo et Abraham 2 004). Laszlo le décrit comme un champ subquantique, qui contient un enregistrement holographique de tous les événements ayant eu lieu dans le monde phénoménal. Dans sa théorie globale, Laszlo inclut assez explicitement la psychologie transpersonnelle et les philosophies spirituelles, comme en témoigne son livre récent : Science and the Akashic Field : An Intégral Theory of Everything (Laszlo 2 004 - Science et Champ Akashique, tome II, Ariane, 2 005 pour la traduction française).


Il a été très excitant de constater que tous les développements révolutionnaires de la science, inconciliables avec le cartésianisme newtonien du dix-septième siècle et le matérialisme moniste, ont été compatibles avec la psychologie transpersonnelle. Conséquence de ces avancées conceptuelles dans de nombreuses disciplines, la probabilité que la psychologie transpersonnelle soit dans le futur accepté dans les cercles académiques et fasse partie intégrante d’une conception du monde radicalement nouvelle n’a cessé d’augmenter. Tandis que les progrès scientifiques continuent d’éroder la vision matérialiste et obsolète du monde élaborée au dix-septième siècle, nous pouvons discerner, en train d’émerger, les grandes lignes d’une nouvelle compréhension de nous-mêmes, de la nature, et du monde dans lequel nous vivons.


Ce nouveau paradigme devrait réconcilier la science avec la spiritualité fondée sur l’expérience, de nature non-confessionnelle, universelle, et intégrale, et permettre une synthèse de la science moderne et des anciennes sagesses.






En savoir plus En savoir plus