Une source d’impulsion pour la vie

Première conférence - Dornach, le 29 janvier 1906

On est constamment amené à constater à quel point il est difficile pour nos contemporains de comprendre la vie théosophique. C’est pourquoi nous allons exprimer ici quelques pensées générales à ce sujet. La théosophie est quelque chose dont toute personne qui se sent attirée vers elle se représente qu’elle doit combler son aspiration la plus profonde en ce qui concerne la vie spirituelle. Mais si nous voulons placer devant notre âme l’idée fondamentale de la théosophie telle qu’elle est juste dans le temps présent, si nous voulons remplir toute notre conscience de la pensée que le spirituel est quelque chose de réel, nous devons en venir finalement à reconnaître la dignité de la personne de notre prochain. Nous admettons ce qui est personnel, car, en homme ayant une âme douée de sensibilité, nous ne nous autoriserions pas à blesser intentionnellement ce qu’il y a d’extérieurement personnel dans notre prochain, à l’attaquer dans sa liberté personnelle. Mais nous n’en sommes pas encore au point, et il s’en faut de beaucoup, d’étendre cette tolérance à la partie la plus intime de l’être humain, parce que nous sommes très loin de savoir tout au plus théoriquement, mais pas encore pratiquement - que le sentiment et la pensée, le spirituel en général, est chose réelle. Pour vous tous, cela est clair. Et il est aussi déjà clair aujourd’hui pour tous les hommes que c’est quelque chose d’extrêmement réel quand j’assène un coup de ma main à quelqu’un. Mais les hommes ne croient pas aussi facilement que c’est quelque chose de réel quand j’envoie à quelqu’un une mauvaise pensée. Nous devons prendre conscience que la mauvaise pensée avec laquelle j’aborde mon prochain, la pensée d’antipathie, de haine, est pour son âme la même chose qu’un coup pour le visage d’un homme. Et un sentiment désobligeant, un sentiment de haine et d’absence d’amour avec lequel je suis face à mon prochain sont réellement comme la blessure extérieure habituelle que l’on inflige à un être humain. C’est seulement lorsqu’on en prend conscience que l’on devient théosophe.


Si nous nous imprégnons entièrement de cette conscience, s’il est clair pour nous que l’esprit en nous-même est une réalité, nous avons saisi l’idée théosophique et alors s’ensuit pour nous quelque chose qui est pour nous la conséquence véritable, la suite importante d’une telle conception spirituelle. Tout d’abord, les hommes d’une société évoluée ne se battront pas, ne s’infligeront pas de blessures extérieures. Mais avec quelles pensées, avec quelles opinions les hommes de notre société cultivée sont assis les uns à côté des autres, je n’ai pas besoin de vous en faire le récit. Vous le savez. La Société théosophique a pour tâche de faire prendre conscience de la sympathie et de l’inviolabilité de la personne. À notre époque où il importe avant tout aux gens d’avoir des opinions, des points de vue, quand sept hommes sont assis ensemble, ils ont treize opinions et, par suite de ces treize opinions, ils préféreraient de beaucoup se partager en treize parties. C’est la conséquence de la divergence d’opinions, et le mouvement théosophique doit mettre à la place de cette divergence d’opinions dans l’intériorité la plus profonde l’idée de fraternité. Nous ne comprenons totalement la théosophie, cette idée de fraternité, que lorsque nous sommes capables d’être assis ensemble dans une fraternité malgré la divergence la plus grande possible des autres pensées. Nous ne voulons pas seulement prendre en considération et estimer la personne de notre prochain et l’aborder en reconnaissant pleinement sa dignité humaine, non, nous voulons, jusqu’au plus profond de l’âme, reconnaître notre frère humain dans sa qualité d’âme. Mais nous devons alors être assis ensemble et rester ensemble même lorsqu’est présente la plus grande divergence d’opinions. Personne ne doit sortir de la communauté théosophique, de la fraternité théosophique, en raison de divergence d’opinions. Telle est justement l’avantage des théosophes qu’ils restent ensemble fraternellement même lorsqu’ils n’ont pas une seule et même opinion. Tant que nous ne nous rencontrons pas fraternellement, nous ne sommes pas en mesure de mener jusqu’au bout une idée théosophique fondamentale. Il ne nous sera possible de faire émerger des âmes les secrets les plus profonds qui y sommeillent, les facultés les plus profondes qui vivent comme endormies au fond de notre âme que lorsqu’il sera clair pour nous que nous pouvons agir ensemble avec notre prochain, aussi différentes que soient nos opinions respectives.


Comme je l’ai souvent dit, ce n’est pas sans raison que la Société théosophique a été fondée au dernier tiers du XIXe siècle. La manière dont elle recherche le spirituel se distingue tout de même essentiellement d’autres mouvements qui s’efforcent également d’acquérir des preuves de l’immortalité de l’homme. Il y a une grande différence entre la quête d’éternel telle qu’on la trouve dans la Société théosophique et la quête d’éternel dans d’autres courants orientés vers l’esprit. En vérité, le mouvement théosophique n’est rien d’autre que la forme populaire des confréries occultes embrassant le monde dans le secret au cours des siècles passés. J’ai déjà mentionné que la confrérie d’Europe la plus éminente, la plus grande, a été fondée au XIVe siècle sous le nom de confrérie des Rose-Croix. Cette confrérie des Rose-Croix est en réalité la source, l’origine de toutes les autres confréries qu’a reçues la civilisation de l’Europe. Dans ces confréries, la sagesse occulte était cultivée dans le secret le plus strict. Si je dois vous caractériser ce que les hommes réunis dans ces différentes confréries voulaient atteindre, je devrais vous dire que ce sont ces hauts et sublimes enseignements de la sagesse et cet exercice de la sagesse qui étaient cultivés dans ces confréries occultes dont la confrérie des Rose-Croix était la plus éminente. Les enseignements et les exercices qui y étaient cultivés et pratiqués amenaient l’homme à prendre conscience du noyau éternel de son être. Ils amenaient l’homme à trouver le lien avec le monde supérieur, avec les mondes qui sont au-dessus de nous et à regarder vers la guidance de nos frères plus anciens, vers la guidance de ceux qui vivent parmi nous et qui ont atteint un degré que vous atteindrez tous à une époque ultérieure. Nous les appelons les frères plus anciens pour la raison que, précédant l’évolution générale, ils ont atteint plus tôt ce haut point de vue : donc la certitude du noyau éternel de l’être, l’éveil de celui-ci, si bien que l’homme parvient à voir l’éternel de la même façon que l’homme du commun voit le monde des sens. Pour y parvenir, il doit se faire l’émule des frères plus anciens qui vivent partout parmi nous. Ces frères plus anciens ou maîtres, les grands guides de l’humanité, ont eux-mêmes toujours été les guides supérieurs et les dirigeants supérieurs de la sublime sagesse occulte par laquelle l’homme prend conscience du noyau éternel de son être. Jusqu’au milieu du XIXe siècle écoulé, ceux qui voulaient se faire admettre dans une telle confrérie occulte étaient soumis à de sévères examens et épreuves. Seul pouvait être admis dans une telle confrérie celui dont on était au clair qu’il fournissait par son caractère la garantie qu’il ne pourrait jamais être fait mauvais usage du haut enseignement de sagesse à de basses fins. En outre, il devait donner par son intelligence la garantie qu’il comprenait de façon juste et en un sens juste ce qui lui était donné dans les confréries occultes. C’est seulement quand quelqu’un remplissait ces conditions, quand il fournissait une totale garantie qu’il était en mesure d’accueillir les plus hauts enseignements de la vie et disposé à le faire qu’il pouvait être admis dans une confrérie de ce genre.


Même si les hommes ne veulent guère y croire, toutes les choses vraiment grandes qui se sont produites jusqu’à la Révolution française et jusqu’au XIXe siècle émanent de ces confréries occultes. Les hommes ne savaient absolument pas à quel point ils étaient influencés par les courants qui émanaient des confréries occultes. Faut-il que je vous décrive une scène de la façon dont ces confréries agissaient de manière occulte dans le monde ? Prenons la scène suivante. Un homme important, très doué, reçoit un peu à l’improviste la visite d’un homme apparemment inconnu. Cet homme inconnu sait faire en sorte qu’entre lui et cette personnalité importante, peut-être un homme d’État, s’amorce un entretien. Tout cela de la manière la plus naturelle et tout à fait « par hasard », et là, il faut mettre par hasard entre guillemets. L’entretien ne comporte pas seulement n’importe quel sujet, car au cours de l’entretien sont dites des choses qui s’impriment tout à fait sans qu’on le remarque dans le cœur, dans l’intellect de l’intéressé auquel est rendue la visite. D’une telle conversation qui ne dure peut-être que trois heures sort alors une totale métamorphose de l’intéressé. C’est ainsi, vous voudrez me croire ou non, que bien des grandes idées ayant une action importante sur le monde ont été implantées dans les cœurs. C’est ainsi que furent inspirées à Voltaire les grandes idées, sans qu’il se soit douté qui il avait en face de lui dans cette personne apparemment très insignifiante, mais qui avait à lui dire des choses importantes. C’est ainsi que lurent déposées en Rousseau quelques idées fondamentales reçues de cette façon ; de même pour Lessing.


Des actions de cet ordre qui émanaient de confréries occultes disparaissent de plus en plus au cours du XIXe siècle. Le XIXe siècle fut par nécessité le siècle du matérialisme. Les confréries occultes s’étaient retirées. Les grands maîtres de la sagesse et de l’harmonie des sentiments s’étaient retirés en Orient, comme on le dit avec une expression technique. Ils cessèrent d’agir sur l’Occident. Or il se produisit en Occident quelque chose de tout particulièrement important. Gardons ce fait présent pour nous mettre au clair sur la signification du mouvement mondial de la théosophie.


C’était en 1841, alors ceux qui étaient membres de la société la plus cachée se rendirent compte qu’il fallait que se produise en Europe quelque chose d’important. Afin d’endiguer le flot torrentiel du matérialisme, il était nécessaire d’introduire dans l’humanité un courant de vie spirituelle. Et c’est alors que se fit jour tout d’abord parmi les occultistes eux-mêmes une certaine divergence d’opinions. Les uns disaient : l’humanité n’est pas encore mûre pour recevoir dès maintenant des faits et des expériences spirituels, nous voulons observer la méthode du silence. C’étaient les occultistes conservateurs. Cette méthode a bien des avantages, car répandre des vérités occultes comporte de grands dangers. Les autres disaient : le danger du matérialisme est trop grand, il faut faire quelque chose contre, afin qu’au moins les tout premiers éléments soient transmis à l’humanité. Mais… sous quelle forme ? L’humanité avait complètement désappris à appréhender l’esprit sous sa forme véritable, désappris à s’élever réellement dans les mondes supérieurs, en avait totalement désappris le concept, si bien que pour elle un tel monde n’existe tout simplement plus. Comment enseigner à une telle humanité qui n’a que le sens du matériel qu’il existe une réalité spirituelle ? Pourquoi était-il aussi nécessaire d’enseigner à l’humanité une conscience du monde spirituel ?


Nous touchons là à l’un des mystères importants qui sommeillent dans notre temps présent. J’ai déjà indiqué ici ou là pourquoi il existe en réalité un mouvement théosophique, à quoi il est nécessaire. Celui qui peut voir dans le monde spirituel sait que tout ce qui existe sous forme matérielle extérieure a son origine dans l’esprit, est issu du spirituel. Il n’existe rien de matériel qui ne soit pas issu du spirituel. Ainsi, même ce que les hommes ont extérieurement comme santé ou maladie vient aussi en fait de leur disposition intérieure, de leurs pensées. Le dicton est tout à fait vrai : ce que tu penses aujourd’hui, tu le seras demain. Vous devez voir clairement que, quand une époque a des pensées mauvaises, corrompues, la génération suivante et l’époque suivante doivent en pâtir dans le physique. C’est la vérité de ces paroles : les péchés des pères se vengeront dans telle et telle génération. Les hommes du XIXe siècle n’ont pas commencé impunément à penser de manière si grossièrement matérielle, à détourner autant leur entendement de tout spirituel quel qu’il soit. Ce que les hommes ont pensé à ce moment-là se réalisera. Et nous ne sommes pas très éloignés du temps où apparaîtront dans notre humanité de curieuses maladies et épidémies. Ce que nous appelons nervosité prendra, au plus tard dans un demi-siècle, des formes graves. De même qu’il y eut jadis la peste et le choléra et au Moyen-Âge la lèpre, il y aura des épidémies de la vie de l’âme, des maladies du système nerveux sous forme épidémique. Ce sont les conséquences véritables du fait que les hommes manquent du noyau spirituel de vie. Là où est présente une conscience de ce noyau de vie en tant que centre, l’homme est sain sous l’influence d’une vision du monde saine, vraie, sage. Mais le matérialisme nie l’âme, nie l’esprit, creuse l’être humain, le renvoie à sa périphérie, à son environnement. Il n’y a de santé que lorsque le noyau de l’être le plus profond de l’homme est spirituel et vrai. La véritable maladie qui découle du creusement de l’intériorité, c’est l’épidémie spirituelle qui est imminente.


Or, pour donner aux hommes une conscience du noyau spirituel de leur être, nous avons une Société théosophique. Sa mission est avant tout de guérir l’humanité et non pas que telle ou telle personne sache ceci ou cela. Ce qui importe, ce n’est pas que vous sachiez qu’il existe la réincarnation et le karma - je veux dire, que vous vous contentiez de le savoir, mais que ces pensées deviennent totalement le sang de l’âme, le noyau spirituel de l’être, car elles sont saines. Que nous puissions les prouver ou que nous ne puissions pas les prouver, que nous puissions fonder une science qui expose la réincarnation et le karma avec la rigueur mathématique, ce n’est pas cela qui importe. Il n’existe qu’une preuve pour les enseignements de la science de l’esprit, et c’est la vie. Les enseignements de la science de l’esprit s’avéreront vrais quand une vie saine naîtra sous leur influence. Ce sera pour les enseignements théosophiques la véritable preuve. Celui qui veut avoir pour la théosophie une preuve doit vivre l’expérience de ce qui est théosophique ; alors cela s’avère vrai. Chaque pas et chaque jour doivent nous apporter peu à peu la preuve des enseignements de la science de l’esprit.


Pour cette raison naquit donc une Société théosophique. Mais comment apprendre à une humanité matérialiste du XIXe siècle que l’esprit existe ? Alors naquit tout d’abord le mouvement spirite. Il naquit précisément parce que l’on ne croyait pas pouvoir apprendre à l’humanité qu’il existe une réalité spirituelle ; il fallait montrer l’esprit, le voir de ses yeux. À Stuttgart, quelqu’un a demandé pourquoi la théosophie ne peut pas en venir à donner à Haeckel la preuve manifeste que l’esprit existe. Vous le voyez, il faut faire toucher du doigt ce qu’est l’esprit ! On le tenta tout d’abord par le spiritisme. On le tenta pendant des décennies, jusque dans les années soixante, soixante-dix. Mais il se produisit tout de même un fait extrêmement fâcheux. Nous allons placer ce fait devant notre âme. Vous pouvez y voir quelle est la différence entre la manière théosophique de s’élever dans les mondes supérieurs et toute autre manière. Nous ne parlons ici pas un instant de la vérité ou non-vérité des phénomènes du spiritisme. Il est clair qu’il y a des phénomènes qui invoquent des entités depuis d’autres mondes dans notre monde, si bien qu’une preuve effective peut être fournie même à ceux qui n’admettent que le sensible. Nous sommes loin de la sottise consistant à dire qu’il y a beaucoup de charlatanerie dans le spiritisme. Il existe bien aussi de l’argent faux, mais il existe aussi de l’argent qui a cours.


Nous ne nous étendrons pas davantage sur la question de la vérité. Mais quelle expérience a fait un homme qui a participé à une séance de spiritisme ? Nous supposons - tout autre cas est exclu - que nous avons affaire à des révélations véritables. Si on lui a présenté la révélation d’un défunt, il a obtenu une preuve claire de l’immortalité de l’âme humaine. Il a eu une preuve matérielle, il a pu se persuader que les morts sont encore là dans un monde quelconque et qu’on peut même les invoquer dans notre monde. Mais il apparaît là que ce n’est pas le savoir qui importe, que le savoir ne constitue pas l’essentiel. Supposons donc que vous soyez tous convaincus de cette façon que nous invoquons un défunt dans cette société par une séance spirite. Vous sauriez alors que l’âme humaine est immortelle. Mais la question est celle-ci : un tel savoir a-t-il une importance réelle au sens supérieur pour la vie humaine véritablement supérieure ? On l’a cru tout d’abord. On a cru que l’on faisait gravir aux gens un degré quand ils savent que l’immortalité existe. Mais c’est ici le point où la conception du monde de la science de l’esprit diverge très nettement d’une conception qui fournit seulement une preuve claire, visible, de l’immortalité.


Voici une sorte de comparaison : j’ai, vous le savez, souvent parlé de tous les mondes supérieurs possibles, j’ai décrit comment les choses se présentent dans le monde astral et comment elles sont dans le dévachan, et vous savez qu’après la mort l’homme doit entrer tout d’abord dans le monde astral, puis dans le monde du dévachan. Or supposons qu’il puisse y avoir ici beaucoup de gens qui disent : ce que cet homme nous raconte, nous ne pouvons pas y croire, c’est trop invraisemblable pour nous ! Ceux qui n’y croient pas, qui s’en vont et ne reviennent pas auraient en fait à prouver tout seuls leur opinion. Mais ceux qui reviennent, bien qu’ils n’y croient pas, pour eux, cela ne fait rien. Pour ceux qui reviennent, je dirais : ne me croyez en rien, vous n’avez rien à croire, ce n’est pas ce qui importe ! Vous pouvez même prendre cela pour de la charlatanerie ou croire que je vous raconte quelque chose qui est issu d’un royaume aussi illusoire qu’on voudra - mais écoutez-le et prenez-le en vous ! C’est cela qui importe. Supposez que je vous dessine une carte de l’Asie Mineure. Quelqu’un pourrait venir et déclarer : ce que cet homme dessine là comme fleuves et montagnes, c’est une absurdité. Alors je lui dirais : cela ne me fait rien du tout que tu ne me croies pas. Mais prends-le en loi, regarde-le et retiens-le dans ta mémoire. Quand tu iras ensuite en Asie Mineure, tu t’apercevras que c’est exact et alors tu t’y retrouveras. C’est le principal, même pour l’astronome, d’entrer dans les régions supérieures en ayant la carte du pays en main. C’est la chose essentielle qui importe. Il en va aussi ainsi du savoir d’un monde supérieur. Nous ne pouvons pénétrer dans ce monde supérieur que si nous prenons en nous quelque chose de la nature de ce monde supérieur. Quand on décrit ici l’astral, vous devez prendre en vous quelque chose de la façon d’être de ce monde vibrant et mobile de l’astral, et quand il est question du dévachan, vous devez prendre quelque chose de la caractéristique propre de ce monde si opposé au nôtre. Pourvu que vous vous unissiez à ces pensées et que vous vous éleviez dans ces régions supérieures, vous aurez alors un sentiment de l’état de la conscience que nous avons quand le monde astral est autour de nous, de l’état de la conscience quand le monde du dévachan est autour de nous. Si vous vivez, vous aussi, les états qu’a le voyant quand il s’élève dans ces mondes, vous avez encore autre chose que si vous avez une preuve manifeste que vous pouvez faire une expérience quelconque. Telle est la différence entre la méthode de la science de l’esprit et toutes les autres façons de se procurer la certitude du spirituel.


Par la théosophie, nous essayons de nous élever jusqu’aux mondes supérieurs, de nous rendre capables d’éprouver immédiatement le spirituel, si bien que nous éprouvons déjà dans le monde physique un souffle des mondes supérieurs. La vision spirite que j’ai décrite précédemment cherche à faire descendre le monde spirituel dans le monde physique, à le placer devant nous comme s’il était matériel. Le théosophe cherche à élever le monde humain dans la sphère spirituelle. Le spirite dit ceci : si les esprits doivent m’être prouvés, ils doivent descendre jusqu’à moi. Ils doivent pour ainsi dire me chatouiller, alors ils sont perceptibles à mon sens du toucher. Le théosophe s’élève jusqu’à eux, il cherche à s’approcher d’eux ; il cherche à se modeler dans son âme de façon à pouvoir comprendre le spirituel.


Vous pouvez vous en faire une idée en prenant une comparaison simple. Déjà il est difficile dans les circonstances actuelles de s’élever jusqu’à certaines entités spirituelles supérieures qui sont incarnées dans un corps de chair. Imaginez quelle serait la situation si le Christ Jésus apparaissait aujourd’hui dans le temps présent ! Combien croyez-vous qu’il y aurait de gens qui l’admettraient ? Je ne veux pas du tout dire que plus d’un courrait à la police si quelqu’un se présentait avec la prétention avec laquelle s’est présenté jadis le Christ Jésus. Mais cela dépend de savoir si les hommes sont mûrs pour voir ce qui vit à côté d’eux.


Encore une autre comparaison : Une cantatrice était invitée à un dîner, mais elle arriva un peu en retard. Sa chaise était restée vide entre deux messieurs. L’un était l’un de ses amis, Félix Mendelssohn, l’autre était un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle conversa très bien avec Mendelssohn ; par contre, l’autre, à sa gauche, était très gentil à son égard, lui faisait toutes sortes de politesses, mais qui lui déplaisaient fort. C’est pourquoi elle demanda à Mendelssohn : Qui est donc l’imbécile qui était assis à côté de moi ? - C’est Hegel, le célèbre philosophe, répondit Mendelssohn. Si elle avait été invitée pour voir Hegel, elle se serait certainement comportée autrement. Mais là, comme elle était assise à côté de lui sans se douter de rien, elle pensa que c’était un imbécile. Croyez-moi, il est aussi parfaitement possible que la personnalité d’un maître croise votre chemin et que vous la preniez pour un imbécile.


L’homme ne peut connaître ces individualités supérieures, lorsqu’elles sont incarnées dans un corps de chair, que s’il s’en est rendu capable. Si le Christ Jésus descendait aujourd’hui vers nous et ne se montrait pas tel que les gens se le représentent, ils ne le reconnaîtraient pas. Telle est l’intention de la théosophie : elle veut développer, transformer l’homme, le rendre capable de connaître les mondes supérieurs. Et là, il y a une difficulté pour la conscience de notre culture actuelle. Or ce qui importe, c’est que ce qui vit dans le monde supérieur n’est pas censé descendre jusqu’à nous, mais que nous nous élevions jusqu’à lui. Nous devons nous rendre capables de nous élever jusqu’aux mondes supérieurs. Cela seul nous donne la faculté, quand nous partons d’ici au moment de la mort, d’atteindre de façon digne les mondes supérieurs. Celui qui peut vraiment s’y reconnaître en Asie mineure, c’est celui qui a la carte, la carte qui se forme à partir de la vie. Celui qui a déjà appris ici-bas à connaître ce qui l’attend là-bas entre dans un monde connu, il sait ce qu’il y a là-bas.


Mais le simple savoir qu’il existe un tel monde n’a pas grande importance. Nous sommes ici tout près d’un grand mystère et d’un autre fait de grande importance, et en raison de ce fait, les occultistes européens et américains ont décidé, dans les années soixante-dix d’abandonner la tactique spirite et de faire commencer le mouvement théosophique. Le grand congrès des occultistes qui se tint alors à Vienne a donné le coup d’envoi important pour ce changement de tactique.


Pour faire débuter le mouvement spirite, il était nécessaire de mettre en œuvre certaines procédures. Ces procédures qui furent mises en œuvre dans les pays cultivés avaient émané d’occultistes ou de loges américains. Dans ces loges, on décida la voie spirite. Elle consistait à offrir à certains cercles de fournir des preuves manifestes de l’immortalité par une sorte de galvanisation de certains morts. C’est-à-dire que tout d’abord sur le plan astral les cadavres de certains morts furent envoyés dans les cercles spirites, dans le monde physique. Ils devaient prouver l’immortalité. On peut alors poser la question : revient-il aux occultistes de la Terre de faire apparaître les morts ? Certes, pour celui qui travaille de manière occulte, il n’y a pas de frontière entre mort et vivant. Il peut rendre visite aux défunts dans le monde astral et dans le dévachan. S’il le veut, il peut aussi réellement - ce que j’ai raconté - produire dans des cercles spirites la preuve de l’immortalité. Je vous prie de noter et de considérer ce fait. Pour celui qui ne s’y connaît pas en ces matières, cela pourrait n’être pas tout à fait compréhensible. Mais pour les occultistes, les choses étaient autres. Il s’avéra que cette façon de se convaincre de l’immortalité était non seulement sans valeur, mais sous un certain rapport extraordinairement nuisible. Cette façon de recevoir dans le monde sensible une preuve manifeste de l’immortalité sans que l’homme devienne meilleur était non seulement sans valeur, mais même très nuisible, et cela pour les raisons suivantes.


Songez que les hommes qui ont obtenu de cette façon la preuve de l’immortalité abandonnent l’aspiration à s’élever à la vie du monde spirituel ; ils étaient devenus des matérialistes aussi en ce qui concerne le monde spirituel. Du point de vue de leur savoir, c’étaient des spiritualistes, du point de vue de leurs habitudes de pensée, ils n’étaient rien de plus que des matérialistes. Ils croyaient à un monde spirituel, mais ils pensaient qu’il devait être vu avec des moyens sensibles, et non avec des moyens spirituels. Aussi s’avéra- t-il que ceux qui arrivèrent au kâmaloka avec de telles habitudes de pensée matérialistes étaient encore moins habitués que les matérialistes à reconnaître les choses dans l’au-delà. Les matérialistes croient habituellement se trouver dans un monde de rêve ; c’est ce qui est habituel quand on passe de l’autre côté. Le matérialiste croit rêver, et il croit à chaque instant qu’il doit s’éveiller. Dans le kâmaloka, l’homme se voit : il rêve, il dort, il veut s’éveiller.


Pour celui qui a acquis de manière minutieuse une conviction du monde spirituel et qui s’aperçoit maintenant que le monde spirituel se présente néanmoins sous une forme tout autre, il n’en va pas ainsi qu’il se trouve dans un monde de rêve, mais la différence entre ce qu’il a cru que le monde spirituel était et la façon dont il lui apparaît maintenant agit sur lui comme un poids de plomb. Et quand les hommes passent de l’autre côté dans le kâmaloka où ils ont déjà de toute manière suffisamment à endurer, en particulier lorsqu’ils n’ont pas la satisfaction de leurs désirs comme, par exemple, des gourmets auxquels cette satisfaction n’est possible que s’ils ont leur langue ou leurs sens, et ils ne les ont, bien sûr, plus -, alors c’est comme s’ils ressentaient l’ardeur de la soif ou se trouvaient dans un poêle brûlant. C’est un sentiment un peu différent du sentiment de l’ardeur de la soif, mais tout de même assez semblable. Quand vous songez à toutes les expériences que l’homme doit faire dans l’au-delà et à tout ce par quoi il doit passer, on peut résumer cela en ces mots : il doit s’habituer à pouvoir vivre sans corps. C’est difficile pour celui qui est très attaché au sensible. Pour celui qui s’est arraché au sensible, ce n’est pas du tout aussi difficile. Celui qui n’a rien fait pour élever son âme, qui n’a rien fait pour développer son âme vers le haut, ressent cette différence entre ce qui est spirituel et ce qui est sensible comme une différence de poids, comme un poids de plomb qui est suspendu à lui. C’est vraiment comme une différence de poids. Le spirituel conditionne une forme tout autre de perception que le sensible, et maintenant, l’intéressé s’attend à ce que le spirituel doive être lui aussi matériel et concret ; et là-bas dans le monde spirituel, il trouve que l’astral est d’une tout autre sorte. Alors la différence lui apparaît comme un poids qui l’entraîne de nouveau vers le monde physique. Et c’est le pire.


Pour cette raison, les maîtres de la sagesse ont abandonné cette manière dont le monde supérieur devait être élevé à la certitude dans les années cinquante, soixante, et au début des années soixante-dix. La manière pratiquée jusqu’alors fut abandonnée et on décida que le chemin d’évolution théosophique deviendrait l’accès au monde spirituel. Pour l’essentiel, il se réfère à deux faits fondamentaux. L’un est qu’il est au plus haut point nécessaire de constituer un noyau spirituel [autre graphie : un centre spirituel] pour préserver l’humanité de l’irruption d’épidémies spirituelles. L’autre est de lui donner la possibilité de s’élever à la vie d’un monde supérieur, de faire un développement vers le haut, et non de vouloir faire descendre vers soi le monde supérieur. Ce n’est pas le monde supérieur qui doit être descendu de force jusqu’à nous, c’est nous au contraire qui devons être élevés au monde supérieur. Ceci, quand on le comprend en un sens juste, donne une idée, un sentiment de la tâche véritable du mouvement théosophique. En ce sens, le mouvement théosophique nous donne pour tâche de devoir nous développer de plus en plus haut afin de grandir jusqu’au monde spirituel. Je crois qu’alors l’idée de fraternité au sens le plus élevé nous adviendra d’elle-même. Alors nous ne divergerons plus les uns des autres. Les hommes ne vont dans des sens divergents qu’aussi longtemps qu’ils veulent en matérialistes être tout seuls sur ce plan physique. En vérité, nous ne sommes séparés qu’aussi longtemps que nous sommes sur le plan physique. Dès que nous nous élevons à la vie du monde supérieur, nous nous apercevons déjà de la fraternité spirituelle ; nous prenons conscience de l’unité spirituelle.


J’ai souvent essayé de placer devant vous cette fraternité spirituelle, tout au moins en idées de l’entendement. Elle s’exprime de façon si belle en ces mots : tu es cela. Plaçons cette fraternité une fois devant notre âme. J’ai déjà dit un jour : si vous me coupez la main, en peu de temps, ce n’est plus ma main. Elle ne peut être ma main que lorsqu’elle est sur mon organisme, sinon ce n’est plus une main, elle se dessèche. Vous êtes aussi en votre qualité d’homme une main de ce genre sur l’organisme de la Terre. Imaginez que vous soyez élevé quelques lieues au-dessus de la Terre : vous ne pouvez pas vivre là en homme physique, vous cessez de vivre en tant qu’homme. Vous êtes seulement un membre de notre Terre, comme ma main est un membre de mon corps. L’illusion que vous êtes des êtres indépendants naît seulement du fait que vous vous promenez tout autour de la Terre, tandis que la main est attachée. Mais cela ne fait rien. Goethe entendait quelque chose de tout à fait réel quand il parle de l’esprit de la Terre. Il veut dire que la Terre a une âme dont nous sommes les membres. Il parle de quelque chose de réel quand il fait dire à l’esprit de la Terre :

« Dans les flots de la vie, dans l'ouragan des actes,

Je flue et je reflue,

Je tisse et je reviens !

Naissance et tombe,

Mer éternelle,

Tisser changeant,

Vie ardente,

Du temps auquel je tisse, que bruisse le métier,

Créant l’habit vivant de la divinité ! »


Ainsi, déjà l’homme physique est un membre de l’organisme de la Terre et une partie d’un tout. Et maintenant, considérez cela du point de vue de l’esprit et de l’âme : c’est exactement la même chose. J’ai bien des fois souligné que l’humanité ne pourrait pas vivre si elle n’avait pas continué son évolution sur le fondement des autres règnes. De même l’homme hautement évolué ne peut pas exister sans celui qui est à un degré d’évolution plus bas. Une réalité spirituelle ne peut pas exister sans ceux qui sont restés en arrière, de même qu’un homme ne peut pas exister sans que les animaux ne soient restés en arrière, de même qu’un animal ne peut pas exister sans la plante, une plante ne peut pas exister sans le minéral. Cela est exprimé de la plus belle façon dans l’Évangile selon Jean après le lavement des pieds : Je ne pourrais pas exister sans vous… Les disciples sont une nécessité pour Jésus, ils sont son terrain nourricier. C’est une grande vérité. Quand vous regardez dans une salle de tribunal, un juge est assis à la table du juge et se sent très élevé au-dessus de l’accusé. Mais le juge pourrait aussi réfléchir et se dire qu’il a peut-être côtoyé cet homme dans une vie antérieure et qu’il a négligé son devoir à son égard, ce pour quoi l’accusé est devenu tel qu’il est. Peut-être que si l’on examinait son karma, il s’avérerait que c’est en réalité le juge qui devrait être assis sur le banc des accusés. Toute l’humanité est en effet un organisme. Arrachez-en une âme isolée, elle ne peut pas subsister, elle se dessèche. Un lien unitaire s’enroule autour de nous tous. Cela nous apparaîtra clairement si nous essayons de nous élever jusque dans la vie de ce monde supérieur, de nous élever réellement et de faire l’expérience en nous du noyau spirituel de notre être. Si un noyau spirituel de l’être vit en nous, il nous conduira à la fraternité. Elle est déjà là aux plans supérieurs. Sur terre, il n’y en a qu’un reflet ; une image de ce qui est présent sur les plans supérieurs, c’est la fraternité sur notre terre. Nous renions ce qui est déjà en nous si nous ne cultivons pas sur la terre la fraternité entre nous.


Telle est la signification plus profonde de l’idée de fraternité. C’est pourquoi nous devons essayer de plus en plus de mettre en œuvre les idées théosophiques de façon à comprendre jusqu’au tréfonds de l’âme notre prochain, de demeurer fraternellement ensemble malgré la plus grande divergence des opinions. C’est la juste appartenance à une communauté, la juste fraternité, quand nous n’exigeons pas que l’autre s’accorde bien avec nous pour la raison qu’il a la même opinion, mais quand nous reconnaissons à tout homme le droit d’avoir sa propre opinion. Alors sera atteint dans l’action en commun le sommet de la sagesse. C’est une conception plus profonde de notre premier principe théosophique. Comprenons notre idée de fraternité de façon telle que nous nous disons : nous sommes unis en toutes circonstances par un lien d’appartenance, et si les opinions de quelqu’un sont aussi différentes que possible des nôtres, des divergences d’opinions ne peuvent en aucun cas être un motif de nous séparer. Nous ne nous comprenons complètement que lorsque nous nous admettons entièrement tels que nous sommes. Certes, nous sommes encore bien éloignés de cette conception de la fraternité théosophique et elle ne pourra pas agir avant que l’idée théosophique n’ait pris racine en ce sens, dans ce style.





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