Science terrestre et connaissance terrestre

Quatrième conférence - Dornach, 9 février 1923


L‘homme, citoyen de l’univers et ermite sur la terre


Les précédentes considérations ont, pour l’essentiel, voulu montrer comment, à l’époque pré­sente, l’homme peut prendre conscience de sa posi­tion actuelle au sein de l’évolution humaine sur terre. Même dans les milieux où l’on ne veut rien savoir aujourd’hui d’une connaissance des mondes spiri­tuels, on se fait une certaine idée de cette conscience d’un rapport entre l’homme et l’univers. Et nous allons aujourd’hui évoquer une chose qui, dans ce contexte, dans cette direction, est fréquemment ex­primée. Même là où toutes les conceptions sur l’univers sont puisées à la réalité sensible et à l’appréhension intellectuelle de cette réalité, on parle d’une modification, survenue au cours des derniers siècles, de la conscience que l’homme avait du monde. Et l’on mentionne la grande transformation qu’a provoquée dans ce champ de la conscience humaine la conception copernicienne du monde.


Il suffit de remonter aux siècles qui ont précédé cette vision du monde copernicienne, par exemple à la conception des scolastiques dont nous avons ré­cemment parlé, pour constater que celle-ci admettait la présence dans le monde des astres de forces et d’entités spirituelles. Les scolastiques parlaient d’êtres habitant les astres et appartenant à des hiérarchies de rang supérieur dans l’évolution des êtres.


Les humains qui adhéraient à cette conception du monde, lorsqu’ils dirigeaient leur regard vers l’univers, vers les planètes de notre système solaire et vers les autres étoiles, avaient développé une cons­cience de forme telle que pour eux, ce n’était pas seulement une lumière éthérique-matérielle qui des astres descendait jusqu’à eux ; leurs âmes recevaient en quelque sorte, à la vue du ciel étoilé, le regard d’entités spirituelles dont les étoiles leur paraissaient être le corps. Aujourd’hui, lorsque l’homme élève son regard vers les planètes, vers les autres étoiles, il se représente surtout des corps matériels imprégnés d’éther, planant librement dans l’espace intersidéral, et d’où émanent des effets lumineux. Mais il ne pense absolument pas que du haut de ces astres lui parvient le regard d’entités spirituelles appartenant à de hautes hiérarchies.


Pour l’homme moderne, l’univers s’est dépouillé de son âme et de son esprit. Or l’homme d’autrefois trouvait dans le champ de l’existence terrestre ce qui, dans sa vie spirituelle, était étroitement lié à la vie spirituelle de cet univers. Les entités spirituelles des autres astres possédaient des forces créatrices qui avaient affaire à ce qui, ici-bas, se développe dans l’esprit et dans l’âme de l’homme, dans son esprit, dans son âme et dans son corps, dirons-nous aussi. Les humains ont par exemple élevé leur regard vers Saturne. Dans les forces que recelaient les rayons lumineux descendant de Saturne vers la Terre, ils ont vu celles qui, pénétrant l’être humain de leur action, y nourrissent la force du souvenir. Élevant leur regard vers Jupiter, ils l’ont vu uni à des entités spirituelles élevées dont l’action en l’homme a pour fruit le développement de la force de l'imagination. En regar­dant Mars, ils percevaient que les forces agissantes qui émanent des entités spirituelles de cette planète donnent à l’homme la force de la raison.


L’homme d’une phase ancienne de l’évolution terrestre situait ainsi dans le ciel étoilé les sources de ce qu’il percevait en lui-même dans son esprit, dans son âme et dans son corps. Il se ressentait apparte­nant à une communauté d’entités supérieures, et les étoiles étaient pour lui la manifestation extérieure de ces entités.


Cette image du monde s’est effacée au moment où fut élaborée la conception de Copernic. Car on le comprendra, une Terre que l’on voyait placée sous l’influence d’innombrables forces émanant d’entités spirituelles de l’univers était aussi pour l’homme, aimerait-on dire, un don de cet univers. L’homme vivant sur Terre voyait en elle le lieu où confluaient les actions efficaces d’innombrables entités, il se ressentait en quelque sorte comme un citoyen de la Terre, mais en tant que tel, en même temps, un ci­toyen du ciel.


Il élevait son regard vers les dieux, il les vénérait, il parlait d’eux comme d’êtres ayant conçu le dessein de déterminer la marche de l’évolution humaine sur la Terre. L’histoire de cette Terre, qu’elle soit le lieu de résidence de l’homme, cela n’était explicable que par ce qu’on connaissait du cosmos, de l’univers. On s’expliquait la Terre par référence au ciel, et l’on si­tuait dans les desseins des dieux l’origine des événe­ments terrestres ; auxquels l’homme était intimement lié.


La conception due à Copernic a engendré pour l’homme moderne une tout autre image du monde. De plus en plus, la Terre fut ressentie comme un corps céleste sans importance, un satellite du soleil. Pour la pensée moderne, le rapport de cette Terre avec le reste de l’univers ne pouvait que la lui faire percevoir comme un grain de poussière. Tous les autres corps célestes visibles à l’œil humain lui apparurent plus importants que la Terre ; car ce qui désormais comptait pour l’homme, c’étaient les dimensions physiques, extérieures. Et dans cette perspective, la Terre ne peut se comparer qu’à un petit nombre de corps célestes.


De plus en plus, elle fut pour l’homme en quelque sorte un grain de poussière dans l’univers, et sur cette Terre si insignifiante par rapport au monde, l’homme se ressentit aussi comme dépourvu de signification. Il avait perdu les forces spirituelles qui le reliaient à cet univers. Il devait lui apparaître impossible de croire que ce qui se passe sur cet infime grain de poussière qu’on appelle la Terre soit en rapport avec quelque dessein des entités spirituelles habitant l’univers. On aimerait dire : tout ce que l’homme percevait sur Terre parce qu’il savait que le ciel était peuplé d’esprits et de forces spirituelles, tout cela, l’homme moderne l’a perdu. L’univers s’est dépouillé de son âme et de son esprit, et dans cet univers sans âme et sans esprit, la Terre s’est contractée pour n’être plus qu’un grain de poussière insignifiant.


Cette transformation de l’image qu’on se faisait du monde, il faut la comprendre non seulement du point de vue d’une explication théorique, mais aussi du point de vue de la conscience humaine. L’homme avait de lui-même une autre idée lorsqu’il se voyait habitant une Terre sur laquelle agissaient d’innombrables entités spirituelles dont les desseins se réalisaient en lui ; une telle image agissait tout autrement sur lui que celle d’un espace vide d’esprit, dans lequel se placent et se meuvent des globes lumineux ayant pris forme dans l’espace, des globes conçus comme n’ayant pas d’autre activité que le mouvement qu’ils y décrivent, pas d’autre manifestation que celles de la lumière. L’homme qui se savait désormais l’habitant d’un des plus petits de ces globes, au sein d’un espace vide d’âme et d’esprit, ne devait-il pas avoir de lui-même une tout autre idée qu’à la lumière des anciennes images du monde ? Et pourtant, il fallait que cette conception du monde vienne prendre place dans le cours de l’évolution. Ce qu’autrefois l’humanité du passé a connu des cieux et de leurs habitants, les êtres spirituels divins, lui était inspiré, c’était l’imagination d’une antique clairvoyance de rêve, une clairvoyance qui venant de l’univers, descendait d’elle-même sur la Terre. Il faut se faire de cela une représentation juste. Lorsque l’être humain, dans le passé, élevait son regard vers Saturne, vers Jupiter, vers Mars, et y percevait des forces actives divines, spirituelles, c’est parce que de ces corps célestes eux-mêmes parvenaient à son être intérieur ces révélations qui se reflétaient à lui ; par les influences reçues de l’univers, du cosmos, il avait connaissance en lui-même de ce qui, du haut du cosmos, afflue vers la Terre. C’est ce que le ciel lui donnait qui lui rendait la Terre compréhensible. L’homme regardait les dieux, et savait par-là quel être il est sur la Terre.


Dans le contexte de l’image moderne du monde, il ne sait plus rien de tout cela. La Terre s’est racornie jusqu’à n’être plus qu’un grain de poussière dans l’espace universel, et l’homme n’est qu’un être infime et insignifiant sur ce grain de poussière. Les divinités des astres ne lui parlent plus des plantes, des animaux, ni des autres règnes terrestres. Il lui faut appliquer ses sens à connaître seulement ce qui vit dans le règne minéral, dans les plantes, dans les animaux, dans l’homme, ce qui s’agite et s’active dans le vent et la vague, dans le nuage, l’éclair et le tonnerre. Il ne peut plus recevoir sur les choses de la Terre d’autres révélations que celles des sens, il ne peut plus que déduire de celles-ci, fruit des sens et de l’intellect, ce qu’est l’univers.


C’est à la cinquième époque post-atlantéenne, celle du développement de l’âme de conscience précisément que l’homme est passé par cette transformation importante. Il a fallu que soient extirpées de l’âme humaine toutes ces forces qui autrefois venaient de l’univers allumer leur lumière dans l’âme, afin que dressé sur la Terre, il en vienne en quelque sorte à se dire : je ne sais rien, sinon que je vis sur un grain de poussière dans l’univers. De cet univers, je ne reçois rien qui m’éclaire sur une âme et un esprit vivant en moi. Pour vivre en moi leur présence, il faut que je les fasse jaillir de ma propre nature. Il me faut renoncer à recevoir de l’univers les forces de la révélation. Il faut que par mon propre effort, par ma propre activité, j’emplisse mon âme de substance ; peut-être alors puis-je espérer que dans ce qui jaillit là de mon âme, quelque chose vit qui, par un mouvement inverse de celui du passé, m’informe sur ce qu’est l’univers à partir de la nature humaine.


Autrefois, l’homme avait la possibilité d’être éclairé sur lui-même, être humain, par ce que l’univers lui révélait. Il pouvait voir en lui un fils du ciel, par ce que les cieux lui disaient ce qu’il était en tant que fils du ciel. Mais désormais, l’homme est plus ou moins devenu un ermite sur terre qui, menant une vie solitaire sur le grain de poussière de l’univers, doit acquérir de la force pour développer dans cet abandon ce qui doit se former en lui, et attendre de voir si ce que son être intérieur lui révèle, l’éclaire aussi un peu sur l’univers.


Pendant longtemps, durant des siècles, rien de ce qui se révélait en lui ne l’a informé de ce qu’est l’univers. Il a décrit le règne minéral en fonction de forces liées à l’espace et au temps. Il en a décrit les effets dans la géognosie, dans la géologie. Il a décrit les processus perçus par les sens qui, en se déroulant, provoquent le jaillissement des plantes sur le sol minéral de la terre. Il a décrit aussi les phénomènes perçus par les sens qui se déroulent dans l’être intérieur de l’animal et de l’homme physique. Partout sur terre, il a étudié ce que les sens lui disaient de cette existence terrestre. Mais ils ne lui disaient rien de ce que sont sa propre âme, son propre esprit. C’est dans cette atmosphère universelle que l’on peut s’exprimer à peu près ainsi : moi, être humain, je suis un ermite sur un grain de poussière dans l’univers, c’est dans cette atmosphère que devait naître l’impulsion de développer, par une activité intérieure libre, ce qui est proprement humain.


Une grande question, une question fondamentale devait alors surgit : n’y a-t-il vraiment dans le champ de ce que mes sens ici-bas ; voient ; sentent, entendent, etc., et de ce que l’intelligence peut en déduire, n’y a-t-il vraiment rien qui me donne plus que ce qu’ils peuvent me dire ? L’homme a élaboré une science ; mais, si intéressante soit-elle, elle ne lui apprend rien de lui-même ; elle est orientée vers des concepts abstraits, morts, qui culminent dans des lois naturelles. Mais tout cela nous laisse indifférents vis-à-vis de l’homme. Cet être humain ne peut absolument pas être simplement l’assemblage de ces concepts abstraits, de ce que j’aimerais appeler cette armoire à contenir toutes les lois de la nature ! Car ces lois de la nature n’ont en elles aucune substance d’âme ou d’esprit, bien qu’elles aient été conçues par l’esprit humain.


Voyez-vous, l’homme qui a senti ce qu’était cette atmosphère à une époque importante pour l’évolution de la conception du monde, ce fut le jeune Goethe. Et l’expression de ce qu’il ressentait ainsi, c’est ce qu’il a écrit en rédigeant la première version de son Faust.


Remémorons-nous comment Goethe, dans la toute première forme donnée à son Faust, montre son personnage se souvenant encore de ce que l’être humain doit rechercher dans l’univers, et comment, étant esprit et âme, il voudrait se sentir vivre parmi les esprits et les âmes, mais se sent repoussé hors d’un univers privé d’âme et d’esprit. Comment alors il a recours à l’ancienne révélation mystique, à la magie ; il ouvre un vieux livre dans lequel il trouve décrits les êtres des hiérarchies supérieures vivant dans les astres et dans leurs mouvements ; un livre qui dépeint les forces célestes montant et descendant, et « se tendant les seaux d’or ».


Cette vision du monde a bien existé, mais à l’époque où Goethe situe son Faust, elle ne parle plus aux hommes. Et Faust s’en détourne, comme Goethe s’est détourné de l’ancienne explication de l’univers qui y recherchait un esprit, une âme ; il tourne alors la page pour trouver le signe de l’Esprit de la terre. Et nous lisons alors les paroles étranges que prononce cet Esprit :


Dans les flots de la vie, dans l’ouragan de l’action,

Je m'élève et m’abaisse,

J’ondule de-ci, de-là Éternel Océan,

Activité changeante,

Vie ardente,

Ainsi j’œuvre au métier bruissant du temps

Et tisse le vêtement vivant de la divinité.


Mais qu’il y ait dans cette apparition de l’Esprit de la terre à Faust quelque chose qui ne convient pas, c’est ce que montre clairement Goethe sous l’effet de cette apparition, Faust s’effondre, et le voilà désormais livré à l’influence de Méphistophélès.


Lorsqu’on évoque en son âme, dans la perspective d’une image concrète du monde, les paroles monumentales, lapidaires, prononcées par l’Esprit de la terre, et qu’on est intérieurement assez disponible pour en juger comme Goethe lui-même l’a ressenti, ce qui se révèle par le fait qu’il ne s’est pas arrêté là, mais qu’il a continué à rédiger son Faust, lorsqu’on a tout cela présent à l’esprit, on dévie nécessairement vers une sorte d’attitude hérétique vis-à-vis de tout ce qui a été imprimé sur le Faust, mais ne rend certainement pas la véritable pensée, la véritable conception de Goethe. Finalement que n’a-t-on pas dit à propos du Faust !


On s’arrête constamment aux paroles que plus loin dans le cours de l’œuvre, Faust répond à Marguerite, alors âgée d’environ seize ans :


Lui qui embrasse tout

Et soutient tout…

Le sentiment est tout

Le nom n’est que bruit et fumée…,



et l’on se prend pour un grand esprit philosophique en citant tout ce qui doit exprimer son propre sentiment intérieur, et l’on cite aussi les enseignements donnés par Faust à une fillette de seize ans. C’est une leçon pour adolescente, et il est en réalité fâcheux que des gens qui voudraient passer pour avisés présentent cet enseignement comme la quintessence d’une conception du monde, exprimée sous cette forme. Voilà ce que constate un esprit sans parti pris mais hérétique, lorsqu’il étudie ce texte.


Il se passe quelque chose d’analogue avec les paroles lapidaires, monumentales, que prononce l’Esprit de la terre « Dans les flots de la vie… etc. ». Certes, ces paroles sont belles, mais cependant bien ¿générales ; nous y trouvons quelque chose comme un panthéisme mystique, sensuel et nébuleux. Ne nous sentons-nous pas flottant dans les nuées, si l’on peut dire, en nous représentant « Dans les flots de la vie… ». Cela ne nous donne pas la faculté de porter |un regard concret Sur l’univers, sur le cosmos.


À coup sûr, Goethe a ressenti la chose ainsi, plus tard en particulier, car il n’en est pas resté là, et il a écrit le Prologue dans le Ciel, dans lequel on lit :


Le Soleil, selon le chœur antique,

Mêle sa voix au chœur harmonieux des sphères…


ce qui certes nous rappelle bien davantage les forces célestes qui montent et descendent, et se tendent les seaux d’or, bien mieux que le flottement ondulant, un peu nébuleux, de l’Esprit de la terre. Goethe est revenu de cette… oui, on ne peut pas dire « adoration béate de l’Esprit de la terre », mais c’est quelque chose de ce genre. Plus tard et mûri, Goethe n’a plus considéré cet Esprit de la terre comme la réalité unique vers laquelle, sous les traits de Faust, il voulait se tourner, il est revenu à l’Esprit de l’univers. Et bien que les paroles de l’Esprit de la terre dans la première version du Faust soient belles, lapidaires, monumentales, elles ont tout de même une parenté éloignée, disons éloignée, pour ne pas être tout à fait discourtois, avec « celui qui embrasse tout, et sou­tient tout… », avec les termes de la leçon donnée à l’adolescente. Et pourquoi cependant ne seraient-el­les pas belles ? Quand on enseigne aux adolescents, il faut justement s’efforcer de le faire en belles paroles, bien sûr ! Pourquoi ces vers ne seraient-ils pas beaux ?


Il faut cependant être bien au clair sur un point : le Goethe de la maturité n’a pas considéré ce panthéisme nébuleux comme ce qui est propre à donner à l’homme une véritable conscience de l’univers.


Il y a là derrière, autre chose encore. Avec sa manière de porter sur les choses de ce monde un regard concret - concret au moins jusqu’à un certain point - Goethe n’aurait pas pu camper son Faust comme il l’a fait s’il en avait fait le représentant de l’humanité occidentale des XIe et XIIe siècles. Il lui aurait fallu prendre un autre personnage, qu’il n’aurait jamais pu peindre avec les traits de son Faust. Celui-là n’aurait pas dû poser le livre de Nostradamus dans un coin et se détourner de l’Esprit de l’univers pour aller vers l’Esprit de la terre. Car à cette époque, l’esprit humain, lorsqu’il se comprenait, avait encore conscience d’être un fils du ciel, et les esprits des cieux avaient quelque chose à lui dire sur sa propre nature. Mais Faust représente l’humanité du XVIe siècle, donc déjà de la cinquième époque post-atlantéenne, de cette période qui s’approche du moment où l’homme concevra qu’il vît en ermite terrestre sur un grain de poussière de l’univers. Le jeune Goethe n’eût pas été sincère en laissant Faust lever le regard vers l’Esprit du vaste monde. Représentant de l’humanité, Faust ne pouvait plus faire cela, parce que l’homme avait à ce moment perdu la conscience d’un lien avec les forces célestes qui montent et descendent, et se tendent les seaux d’or, c’est-à-dire avec les entités des hiérarchies supérieures. Tout cela s’était enténébré, et n’était plus présent à la conscience. Faust ne pouvait donc plus s’appuyer que sur ce à quoi il restait lié en tant qu’ermite sur la terre : sur le Génie de la terre.


C’est donc à celui-ci qu’il s’adresse et c’est là, aimerais-je dire, un trait de grandeur chez Goethe car c’est en effet l’orientation que la conscience humaine a prise à cette époque ; elle s’est détournée des puissances célestes gagnées par l’obscurité pour se tourner vers le Génie de la terre, celui vers lequel orientait l’Esprit même qui passa par le mystère du Golgotha. Car ce Génie qui passa par le mystère du Golgotha s’est uni à la terre. En se liant l’évolution de l'humanité, il a donné à l’homme la force, à l’époque où il ne pouvait plus élever son regard ! vers les esprits célestes, de le ; porter sur les esprits de la terre, et ces esprits de la terre, désormais, parlent en l’homme. Autrefois, c’était l’activité des étoiles qui révélait à l’âme humaine ce que disaient les cieux, et elle interprétait et connaissait ces paroles célestes. Mais maintenant, il faut que l’homme porte les yeux sur le lien qu’il a avec la terre, c’est-à-dire qu’il se demande lui-même si le Génie de la terre parle en lui.


Cependant, à l’époque où il vivait, Goethe ne peut faire prononcer par le Génie de la terre que des paroles nébuleuses, qu’un discours panthéiste et mystique. Il est juste, il est grandiose, cet appel de Faust au Génie de la terre, mais ce qui est vraiment grandiose, c’est que Goethe ne fait pas encore dire au Génie de la terre des paroles vraiment satisfaisantes. Que ce Génie, bégayant et balbutiant en quelque sorte, présente les mystères du monde en formules panthéistes, mystiques, au lieu de les exprimer en termes rigoureux et précis, cela montre bien avec quel talent génial Goethe a situé son Faust à l’époque où il le voyait, où il se voyait lui-même.


Mais ce qu’il faut pressentir dans ce rapport si judicieusement esquissé par Goethe entre Faust et l’Esprit de la terre, c’est que cet Esprit deviendra de plus en plus accessible à l’homme, que de plus en plus il se révélera à lui en formes précises, dans l’activité que celui-ci déploie dans son âme et dans son esprit pour que se manifeste à lui ce qui existe dans les cieux. Autrefois, les cieux ont révélé à l’homme ce qu’il devait savoir de la terre. Maintenant il se : tourne vers elle, car la terre est bien une création des cieux. Apprendre à connaître le ou les génies qui habitent la terre, c’est aussi apprendre à connaître les choses des cieux.


C’est aussi le chemin que j’ai suivi, par exemple dans La science de l’occulte. C’est l’être intérieur de l’homme qui a été interrogé sur ce qu’il a à dire. Et ainsi, en fait, beaucoup de choses ont été puisées à l’Esprit de la terre. Car cet Esprit parle de l’ère de Saturne, de l’ère du Soleil, de la Lune, de la Terre, de Jupiter, de Vénus. Il nous parle de ce que dans sa mémoire il a gardé de l’univers. Autrefois, l’homme tournait son regard vers les lointains du ciel pour comprendre la terre, maintenant, il le plonge dans son être intérieur, il écoute ce que dans la nature humaine l’Esprit de la terre a à dire en puisant aux souvenirs qu’il a du monde et lorsqu’on comprend le Génie de la terre, on acquiert la connaissance du macrocosme.


Naturellement, si l’on comprend bien le sens de la science de l’esprit, de la connaissance de l’esprit, on ne peut plus représenter le dialogue de Faust avec l’Esprit de la terre comme le fit Goethe, encore qu’il l’ait fait de façon géniale pour son époque.


Aujourd’hui, le Génie de la terre ne pourrait plus prononcer ces paroles vagues, abstraites, dont on peut dire qu’elles expriment quelque chose comme une onde, une vague flottante qui parle un langage mystique et obscur parce que cette onde est assise et travaille à un métier à tisser. Je sais bien que beaucoup de gens se sentent parfaitement à leur aise quand un discours aussi vague traverse leur âme ; •nais par cette voie on n’acquiert pas la fermeté intérieure consciente nécessaire à l’être humain. C’est toujours un peu une rêverie, une griserie :


Lui qui embrasse tout, qui soutient tout…

Dans les flots de la vie, dans l’ouragan de l’action…


on est toujours un peu hors de soi, pas vraiment en soi-même. Certes, de pouvoir être un peu en dehors de soi, cela donne un sentiment de bien-être, il y a même des gens qui préfèrent se dégager tout à fait de leur peau pour se faire donner par toutes sortes de fantômes des informations sur le monde.


Cela est dit pour indiquer qu’à l’époque moderne, nous ne pouvons rien faire d’autre que nous tourner vers le Génie de la terre qui vit en nous-même ! Car voici ce qu’il en est : si l’on prend ce que nous donnaient les idées scientifiques modernes comme elles sont, comme ce qu’on trouve dans les formes de la civilisation actuelle, tout cela reste abstrait et laisse la conscience froide. Mais si l’on entreprend de se confronter avec ces notions, et même avec les abstractions de Haeckel, alors ce combat aboutit à une expérience tout à fait concrète, directement vécue nous prenons alors conscience d’une grande vérité, c’est que ce que nous connaissons d’abord, ce sont bien les idées scientifiques indifférentes, mais leur forme n’est qu’un masque. Ce que nous percevons tout d’abord à l’aide de notre intelligence abstraite, il faut que nous l’écoutions avec toute l’oreille de notre âme. C’est ainsi que nous apprenons à comprendre dans le concret le Génie de la terre.


Nous nous approchons ainsi d’une voie sur laquelle l’être humain, à l’ère de l’âme de conscience peut acquérir une conscience de l’univers. Ce sont là des choses qu’il faut appréhender par la sensibilité, et par cette sensibilité, par le sang de son cœur, aimerais-je dire, l’être humain se rapproche de la manière anthroposophique de ressentir le monde. Et c’est cela, c’est cette sensibilité anthroposophique vis-à-vis de l’univers, et non pas des idées isolées sur le monde, que l’homme moderne doit acquérir s’il veut se ressentir, se penser lui-même comme il le faut, conformément aux indications données ici récemment.






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