Apprendre à sortir de soi

Apprendre à sortir de soi


On peut méditer dans le métro aux heures de pointe. Bien sûr, c’est plus facile dans une forêt ou au bord de l’océan. En apparence, car rien n’est moins certain. La nature est un talisman, mais encore faut-il que la vie intérieure existe. Les plus beaux paysages, les senteurs les plus capiteuses, les rumeurs les plus évocatrices ne peuvent réveiller qui est profondément assoupi.


C’est pourquoi la solitude est présentée tantôt comme une malédiction, tantôt comme un bienfait. L’état de solitude n’y est pour rien. Tout dépend de l’état d’esprit de celui qui l’affronte. Celui qui met la concentration au-dessus de la dispersion, celui qui préfère l’approfondissement à la distraction, celui-là trouve dans la solitude foi et réconfort.


J’ai connu dans l’Essonne, un ouvrier d’usine, en haute Provence, un berger qui étaient de vrais amis de solitude. Sans se connaître, donc sans se concerter, ils me disaient les mêmes choses. Ils ne se complaisaient pas en eux-mêmes, mais ils se respectaient et voulaient aller le plus loin possible, dans l’ardent désir de faire fructifier les talents qui leur avaient été confiés.

Perre Borree del Caso - L’enfant du cadre

Savoir supporter la solitude est une pierre de touche. La solitude construit. Celui qui est capable de se faire face, qui ne recourt pas à la facilité du refuge dans le collectif quand il doit affronter ses responsabilités, celui-là est fort, celui-là est vraiment libre. La capacité de supporter la solitude est la marque des grands esprits et des grandes âmes.


Peut-on faire l’apprentissage de la force intérieure qui permet de supporter la solitude ?


Je crois que oui. Je crois que la force intérieure se conquiert. Chacun de nous envie ceux qui ne manquent jamais de volonté pour faire ce qui apparaît comme le meilleur, qui pratiquent ce que Descartes appelle la vertu de générosité. Peut-être ne tient-il qu’à nous d’être et surtout d’agir comme cela.


Une condition toutefois paraît nécessaire. Il faut apprendre à sortir de soi, à s’évader de sa propre citadelle et cela est plus facile à prêcher qu’à faire. Certes la vie personnelle est le seul contre poison à l’oppression. Mais la vie personnelle n’est pas un exercice en vase clos.


La vie personnelle suppose une confrontation avec l’autre. On n’existe qu’en se confrontant. C’est le tu qui crée le je. La force la plus élevée et la plus efficace de la vie personnelle paraît bien être l’aventure à deux, ou chacun des deux partenaires respecte et même encourage la différence de l’autre, observant la distance juste qui permet à la fois d’être proche et différent. Cette complicité d’âme s’appelle l’amitié ou l’amour. Elle est la nostalgie, le vœu secret de chacun. Nous savons tous qu’on ne se sauve jamais seul.


Il y faut le secours d’un visage, d’un regard, d’une intonation, d’un sourire.


La solitude à deux n’est plus la solitude et c’est elle qui, par la pratique du dialogue sans arrière-pensées, enseigne la solidarité avec tous les autres.



Jacques de Bourbon Busset de l’académie Française



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