Les trois rencontres de l’âme humaine

Deuxième conférence, Berlin, le 13 février 1917


Les considérations que nous avons faites ici, il y a huit jours, culminaient dans le fait, bien connu de l’investigateur spirituel, qu’actuellement nous nous trouvons, — bien que, dans le monde extérieur, ce soit d’une certaine manière le sommet, le point culminant de la vision matérialiste, du sentiment matérialiste, — nous nous trouvons quand même, spirituellement, dans le processus initial d’une dématérialisation des pensées, du monde des représentations, ce qui, dans le cours du temps, doit aussi conduire à une spiritualisation, à une pénétration de la vie terrestre par l’esprit en tant que tel. En effet ce qui devra saisir la vie extérieure du plan physique doit d’abord être saisi par quelques-uns dans la compréhension spirituelle, dans la saisie spirituelle, et ensuite par des hommes de plus en plus nombreux. Et sous ce rapport, la science de l’esprit doit être un début, dans le sens que les hommes puissent s’élever dans leurs âmes jusqu’où déjà aujourd’hui ces âmes peuvent le faire, si elles le veulent, à un niveau dont la vie physique n’est pas encore un reflet ; mais elle devra le devenir si la terre ne veut pas en quelque sorte se corrompre dans la décadence du développement matérialiste. On pourrait décrire la situation de l’homme actuel en disant que son âme est en fait, en général, tout près du monde spirituel, mais que les représentations, et notamment les impressions qui proviennent de la conception matérialiste et du sentiment matérialiste, ont tissé un voile devant ce qui, au fond, se trouve aujourd’hui tout près, devant l’âme humaine. La relation entre l’existence terrestre physique, - dans laquelle l’homme actuel se trouve en fait, et s’y trouve avec tout son être, en dépit de maintes déclarations faites dans une autre direction, - la relation entre cette existence terrestre matérialiste et le monde spirituel peut être trouvée par les hommes, s’ils cherchent à développer des forces intérieures pleines de courage, afin de ne pas seulement saisir ce qui peut être saisi en tant que nature devant leurs sens extérieurs, mais aussi de saisir ce qui demeure invisible, ce qui demeure suprasensible ; on peut s’unir à cela et on peut en faire l’expérience si l’on réveille suffisamment la force intérieure de l’âme pour noter que dans cette force intérieure de l’âme vit un élément spirituel suprahumain.


Ce rapport ne peut pas être détecté de la façon dont sont aujourd’hui détectés les événements humains et de la façon selon laquelle ces événements humains sont observés dans l’existence ordinaire sensible et extérieure. Car le rapport entre l’âme humaine et le monde spirituel est à trouver dans des forces intimes de l’âme humaine, dans des forces que cette âme humaine développe quand elle manifeste une attention, une attention intérieure calme, tranquille, à laquelle l’homme doit commencer par se rééduquer, après avoir été habitué, à l’époque matérialiste, à ne diriger son attention que sur ce qui s’avance vers lui avec violence depuis l’extérieur, sur ce qui en quelque sorte s’impose à sa compréhension. Quant à l’esprit qui doit être ressenti à l’intérieur, il n’avance pas, il se fait attendre, et on l’approche en essayant de se préparer à ce rapprochement. Si on peut dire à l’égard des choses du monde extérieur qui se présentent devant nos sens, qui s’imposent à la perception extérieure, qu’elles viennent vers nous, qu’elles nous parlent…, on ne peut pas appliquer une formule semblable à la manière dont l’esprit, le monde spirituel, nous parvient. Étant donné que le langage actuel, ainsi que je l’ai déjà dit souvent, est plus ou moins façonné pour le monde physique extérieur, il est bien difficile de trouver des mots qui soient un juste reflet de ce qui se trouve devant l’âme dans le monde spirituel. Mais on peut tenter toutefois de montrer de façon approximative de quelle manière, différente du physique, le spirituel parvient à l’homme. On pourrait alors dire que le spirituel est ressenti lorsque, dans l’instant où on le ressent, on a le sentiment qu’on lui est redevable. Prenez cette parole dans son sens précis : on est redevable au monde spirituel.


En face du monde physique, nous nous situons de façon à dire : devant nos sens s’étend le règne minéral, duquel naît le règne végétal, puis le règne animal et ensuite notre propre règne, le règne humain. Et, au sein de ce règne humain, nous nous sentons en quelque sorte comme situés en haut dans la série de ces règnes extérieurs. Vis-à-vis des règnes spirituels, nous nous sentons situés en bas, les autres règnes s’élevant au-dessus de nous : les royaumes des Angeloï, des Archangeloï, des Archaï et ainsi de suite. Et on se ressent à ce moment, vis-à-vis de ces royaumes, comme sustenté par eux, et, au fond, comme continuellement créé par eux. On est redevable à ces royaumes. On lève le regard vers eux en disant : notre propre vie, notre propre contenu d’âme, afflue à partir des pensées pleines de volonté des êtres de ces royaumes, qui nous forment continuellement. Ce sentiment d’être redevable aux royaumes supérieurs devrait être développé chez les hommes de façon aussi vivante que le sentiment, disons, que l’on a quand on reçoit des impressions de l’extérieur dans la perception physique. Lorsque ces deux impressions, - les choses sensibles agissent sur nous, et d’autre part ce qui vit au centre de notre être est redevable aux Hiérarchies supérieures, - sont pareillement vivantes dans notre âme, l’âme est alors dans cet équilibre où elle peut en permanence percevoir de manière juste l’action commune du spirituel et du physique, laquelle se produit bien sûr continuellement, mais qui ne peut être perçue sans cet équilibre de ces deux impressions précises, telles qu’elles ont été caractérisées.


L’évolution de l’avenir doit maintenant se dérouler de telle façon que des forces augmentent dans l’âme humaine, dans le sens de l’évolution de la terre, grâce à la présence de ces deux sentiments, et ces forces ne peuvent croître dans l’époque matérialiste actuelle. Nous savons bien que ce qui est ici signifié fait allusion à quelque chose qui s’est beaucoup modifié dans le cours de l’évolution de l’humanité. La relation avec le monde spirituel ne fut présente que dans les époques originelles de l’évolution de l’humanité, et par ailleurs dans une forme de conscience assourdie. Aux premiers temps de leur évolution, les hommes n’avaient pas seulement les deux états qu’ils ont maintenant, veille et sommeil, avec, entre eux, un état chaotique de rêve, mais ils avaient un troisième état indiquant une réalité ; ce n’était pas simplement un état de rêve, mais une appréhension en images, même si la conscience était assourdie ; donc une appréhension en images, mais des images correspondant à une réalité spirituelle. Comme nous le savons, il fallait, pour le développement de la pleine conscience terrestre, que cette forme d’appréhension du monde régresse chez l’être humain. Si cet état avait perduré, l’homme ne serait pas devenu libre. Il ne serait pas devenu libre s’il n’avait pas été exposé à tous les dangers, à toutes les séductions et les tentations du matérialisme. Mais l’homme doit aussi retrouver le chemin vers le monde spirituel, qu’il doit saisir dans sa pleine conscience terrestre.


Cela est en rapport avec de très vastes ensembles de données qui se sont modifiées au cours de l’évolution de l’humanité, de la façon que nous venons d’indiquer. La vie commune avec les âmes ayant quitté cette existence physique était simplement une chose évidente dans les temps originels de l’homme ; on n’avait pas besoin d’en faire la preuve car, dans l’état de conscience où les hommes percevaient en images le monde spirituel, ils vivaient aussi dans la communauté de ceux qui leur étaient liés de quelque manière par le karma au cours de la vie, et qui étaient entrés dans le monde spirituel à travers le portail de la mort. Ils savaient tout simplement que les morts sont présents ; ils ne sont pas morts, ils vivent ; simplement, ils vivent dans une autre forme d’existence. Ce que l’on perçoit n’a pas besoin d’être prouvé. Il n’y avait pas besoin, dans les époques anciennes de l’humanité, de réfléchir à l’immortalité car on avait l’expérience des soi-disant morts. Mais cette vie commune avec les morts avait encore des effets étendus. Les morts avaient une possibilité plus grande qu’actuellement, - je ne dis pas qu’actuellement ils ne l’ont pas, mais je dis qu’ils l’avaient alors plus facilement qu’actuellement, - de pouvoir collaborer ici sur terre, à travers les hommes, car c’est là la voie par laquelle cela peut se passer, - à ce que se déroule sur la terre. De sorte que ce qui se passait sur la terre avait lieu, dans ces temps originels de l’humanité, de telle façon que les morts agissaient en collaboration dans les impulsions volontaires des hommes, dans ce que les hommes se proposaient de faire, dans ce qu’ils faisaient.


En vérité, le matérialisme n’a pas seulement apporté des idées matérialistes, - ce serait le moindre dommage car, en elles-mêmes des idées matérialistes sont très peu dommageables, - mais le matérialisme a amené une tout autre forme d’existence commune avec le monde spirituel. Il est devenu à un bien moindre degré possible que les soi-disant morts soient actifs dans l’évolution de la terre, ici même, par l’intermédiaire des soi-disant vivants. Et l’humanité doit aussi retourner à cette relation avec les morts. Mais cela ne sera possible que si l’humanité apprend, pour ainsi dire, à comprendre le langage des morts. Et le langage dans lequel on peut se comprendre avec les morts n’est autre en fait que la langue de la science de l’esprit. Bien sûr, ce que nous procure la science de l’esprit peut tout d’abord sembler concerner simplement des choses qui s’adressent plus ou moins à une érudition spirituelle : l’évolution de l’univers, l’évolution de l’humanité, les éléments de la nature humaine, qui sont peut-être des choses dont plus d’un pourrait dire que ça ne l’intéresse pas ; il voudrait avoir quelque chose d’autre, qui réchauffe son cœur et son sentiment. Bien entendu ce dernier point est une bonne revendication mais il s’agit de savoir comment, avec tout cela, on arrive d’une certaine manière à satisfaire une telle revendication. En apparence nous apprenons simplement à connaître comment la terre s’est développée sur « Saturne », « Soleil », « Lune », comment sur la « Terre » se sont développées les différentes époques de civilisation, comment est constituée l’entité humaine. Mais, en nous adonnant par la pensée à ces choses, qui ne sont abstraites qu’en apparence, qui sont en réalité très concrètes, en nous efforçant de penser de manière telle que ces choses se trouvent réellement en images devant nos âmes, nous apprenons à nous mouvoir d’une façon précise dans des pensées et des représentations que nous ne pouvons pas apporter d’une autre manière à notre âme. Si nous ressentons de façon juste de quelle manière toute notre faculté de représentation se transforme lorsque nous nous occupons de ces choses de la science de l’esprit, il arrive alors un moment où nous trouvons tout aussi absurde de dire « cela ne nous intéresse pas de nous occuper de ces choses. », que nous trouverions absurde qu’un enfant dise « cela ne m’intéresse pas, cela m’indiffère, que d’apprendre l’alphabet, mais je veux pouvoir parler ! ». Ce que l’enfant doit unir à son existence physique en apprenant à parler est, par rapport à ce que nous procure la langue vivante, tout aussi abstrait que l’est ce que la science de l’esprit nous apporte en tant que représentations par rapport à ce que deviendront ensuite la pensée, toute la faculté de représentation et de sentiment de notre âme, sous l’influence de ces idées de la science de l’esprit.


Il est d’ailleurs nécessaire, pour cela, d’avoir de la patience et de ne pas accueillir ce que contient la science de l’esprit selon son contenu abstrait, mais selon son contenu vivant. Par rapport à ce que nous avons en vue maintenant, la pensée de l’homme actuel se situe de façon très éloignée. Mais, d’un autre point de vue, il en est pourtant naturellement proche par contre. En effet, l’homme actuel est habitué à se satisfaire d’amener une seule fois devant son âme une chose donnée, une œuvre d’art ou bien quelque contenu scientifique. Et, si la même chose se présente à lui une seconde fois, il sera tenté de nos jours de dire : « Je connais déjà cela, je m’en suis déjà occupé une fois ! » C’est vivre dans l’abstraction. Dans un domaine où l’on prend la vie selon son contenu vivant, selon sa réalité vivante, on ne procède pas de la sorte. En effet on ne trouvera pas facilement un individu à qui un déjeuner est proposé, et qui s’excusera de ne pas vouloir manger sous prétexte qu’il a déjà mangé hier ou avant-hier. Dans ce cas, l’homme accomplit de façon répétée une même chose. La vie se déroule dans la répétition de mêmes choses. Et si le spirituel doit aussi devenir de la vie réelle, - sans devenir vie, il ne peut nous mettre en rapport avec le monde spirituel universel, - il faut qu’il soit pour ainsi dire reproduit dans notre âme d’après ce que sont les lois de la vie dans le monde physique, lequel est d’ailleurs, lui aussi, formé à partir de l’esprit, mais a été fixé. Et nous nous apercevons en particulier que beaucoup de choses se passent pour notre âme lorsque nous faisons agir sur elle, avec une certaine régularité rythmique, des impressions qui supposent, pour la pensée, une certaine liberté, une certaine émancipation hors du monde physique. Tout salut, pourrait-on dire, - si on peut employer ce terme sentimental, - tout salut pour l’évolution spirituelle de l’homme dépend de ce que l’homme consente réellement à ne pas prendre le spirituel uniquement dans le sens où il est pris de nos jours, sens qui peut être caractérisé ainsi : « Oh ! je connais déjà cela, je m’en suis déjà occupé », mais de le saisir dans un sens vivant, ce qui est toujours rattaché à la répétition, à l’intervention, dirais-je, d’une même action au même endroit. Et c’est précisément quand nous nous donnons pour règle d’imprégner ainsi notre âme par une vie spirituelle, qu’augmente aussi notre capacité d’attention spirituelle intérieure. Elle devient si intime que nous pouvons saisir intérieurement, dans l’âme, ces moments importants dans lesquels, dirais-je, peuvent se tisser avec le monde spirituel les rapports qui parlent le plus au cœur.


Un moment très important pour le commerce avec le monde spirituel, c’est par exemple celui de l’endormissement ou celui du réveil. Toutefois, le moment de l’endormissement sera en fait, pour la plupart des personnes, moins fructueux au début de leur développement spirituel, du fait que, juste après, on se retrouve endormi et qu’ainsi la conscience est trop obscurcie pour que l’on puisse percevoir le spirituel. Mais le moment du passage du sommeil à la veille peut devenir très fructueux si nous prenons l’habitude de ne pas simplement le franchir sans exercer notre attention, et si, au contraire, nous tâchons de diriger notre attention sur lui, si nous tâchons de nous réveiller de façon telle que la conscience soit bien revenue mais que le monde extérieur ne nous arrive pas tout de suite dans toute sa brutalité. Dans cette perspective, il y a beaucoup de choses justes dans les usages populaires qui sont issus d’époques anciennes, des choses que l’on comprend peu de nos jours. Les gens simples, ceux qui n’ont pas encore le vernis de la culture intellectuelle, disent : « Quand on se réveille, on ne doit pas tout de suite regarder la lumière. » Il s’agit donc de ne pas avoir tout de suite une impression brutale de l’extérieur, mais plutôt de demeurer dans l’état d’éveil sans recevoir encore des impressions du monde extérieur.


Si on pratique cela, la possibilité existe de voir, précisément à ce moment du réveil, comment les morts qui nous sont liés karmiquement viennent vers nous. Ce n’est pas à ce moment qu’ils viennent vers nous, mais ce moment est celui où nous pouvons le mieux les percevoir. Et nous ne percevons pas seulement ce qui tient à ce moment, nous percevons aussi ce qui se passe entre les morts et nous-mêmes au-delà de ce moment précis. En effet, la perception, la saisie du monde spirituel n’est pas liée au temps de la même façon que la perception du monde physique. Il y a même là une difficulté particulière pour la compréhension du monde spirituel et de sa nature. Un instant de perception spirituelle peut nous dévoiler d’une manière ponctuelle, soudaine, quelque chose qui s’étend en fait sur un vaste espace de temps. La difficulté est d’avoir assez de « présence d’esprit » pour saisir dans l’instant ce qui s’étend sur de plus larges espaces de temps. L’instant peut en effet en rester, comme c’est le plus souvent le cas, au status nascens (à l’état naissant). La chose est déjà oubliée en même temps qu’elle apparaît. C’est là une difficulté essentielle pour saisir le monde spirituel. S’il n’existait pas une telle difficulté, de très nombreuses personnes, notamment à notre époque, recevraient déjà les impressions du monde spirituel.


Mais il y a encore d’autres moments de la vie où existe la possibilité pour que le monde spirituel pénètre en nous. Ainsi, par exemple, chaque fois que nous avons une pensée qui provient de nous. Si nous nous laissons simplement aller à la vie, si nous nous laissons porter, il est alors peu vraisemblable que le monde spirituel authentique, véritable, celui qui est intérieurement vivant, agisse en nous ; mais, à l’instant où nous prenons une initiative, où nous sommes placés devant une décision, où nous devons nous décider nous-mêmes, même pour les choses les plus anodines, alors il y a, là aussi, le point dans le temps qui est le plus favorable pour qu’en particulier les morts qui nous sont liés karmiquement entrent dans la sphère de notre conscience. De tels moments n’ont pas besoin d’être des « moments importants » dans le sens de ce qu’on désigne comme important dans la vie matérielle extérieure. En fait, il s’avère souvent que ce qui est important pour l’expérience spirituelle n’apparaît pas comme important dans la vie extérieure. Mais pour celui qui voit clair dans de telles choses, il apparaît de façon extrêmement nette que ces événements, qui sont peut-être extérieurement sans importance, mais qui, intérieurement, sont d’une importance extrême et qui surviennent ainsi, sont provoqués en profondeur par le karma. Il est donc déjà nécessaire d’envisager des processus plus intimes de l’âme si l’on veut parvenir à la compréhension du monde spirituel. Ainsi, par exemple, il peut se présenter qu’un homme marche dans la rue, ou bien qu’il soit assis dans sa chambre, et que se produise une explosion inattendue, un bruit inattendu. Il est effrayé. Après cette frayeur, il peut avoir un moment de réflexion qui lui fait voir que, pendant cette frayeur, quelque chose d’important s’est manifesté à lui depuis le monde spirituel. Encore faut-il diriger son attention sur de telles choses. Le plus souvent, l’individu ne dirige pas son attention sur ces choses parce qu’il ne s’occupe que de sa frayeur. Il pense seulement à cela : combien il a eu peur ! C’est pourquoi il est tellement important de parvenir à un équilibre de l’âme, à la façon que vous pouvez trouver indiquée à la fin de mon livre « Théosophie » ou dans « Comment acquérir des connaissances des mondes supérieurs ». Car, lorsqu’on acquiert cet équilibre de l’âme, on ne reste pas aussi perplexe après la frayeur, en ne s’abandonnant qu’à cette frayeur, et l’idée pourra alors s’imposer bientôt, même si c’est d’une manière intime tout d’abord, de ce qu’on a vécu en réalité dans un tel moment, qui n’est qu’en apparence dénué d’importance ; car, intérieurement, il est tout à fait important.


Tout cela, naturellement, ce sont des débuts, qui doivent être poursuivis. Car en développant ces choses : attention portée sur le moment du réveil, attention portée sur le moment où nous sommes secoués à partir de dehors par telle ou telle chose, nous apprenons à redécouvrir le rapport avec le grand cosmos, qui est à la fois matériel et spirituel, dans lequel nous nous trouvons en tant qu’élément et, dont nous sommes sortis ; nous en sommes d’ailleurs sortis pour devenir des hommes libres, mais nous en sommes bien sortis. En vérité, ainsi que les hommes le concevaient dans les premiers temps, l’être humain n’erre pas sur la terre d’une façon aussi abandonnée qu’on le croit actuellement, tel un ermite de l’univers. Il est vrai en effet, ainsi que le concevaient les hommes des premiers temps, qu’il est un élément dans l’ensemble des grandes relations cosmiques, tout comme un doigt est un élément de notre organisme. Aujourd’hui on n’a plus ce sentiment (du moins la majorité des gens ne l’ont plus) d’être un élément du grand organisme universel, dans la mesure où, en tant qu’être spirituel, celui-ci s’exprime dans une forme visible. Cependant, une réflexion scientifique ordinaire pourrait déjà enseigner aujourd’hui à l’homme, qu’il est, avec sa vie, un tel élément dans l’ensemble de cette ordonnance universelle dans laquelle il se trouve en tant qu’organisme vivant. Prenez quelque chose de très simple, quelque chose que tout le monde peut constater à l’aide d’un calcul simple.


Nous savons tous, n’est-ce pas, qu’au printemps, le 21 mars, le soleil se lève en un point précis du ciel. Nous l’appelons le point vernal. Mais nous savons aussi que ce point vernal n’est pas le même chaque année, qu’il se déplace. Nous savons qu’actuellement le soleil se lève dans les Poissons. Avant le quinzième siècle il se levait dans le Bélier. L’astronomie a gardé l’habitude de dire « dans le Bélier », mais cela ne correspond pas à la réalité. Cette remarque subsidiaire n’a pas d’importance pour l’instant. Ce point vernal progresse donc, le soleil se lève toujours un peu plus loin dans le zodiaque. A partir de cela, on peut voir facilement qu’en un certain temps il parcourt le zodiaque tout entier, que le point de ce lever parcourt tout le zodiaque. Ainsi, le temps qui est nécessaire pour que le soleil parcoure tout le zodiaque est d’environ 25 920 années. Si donc vous prenez le point vernal pour une certaine année, l’année suivante il aura progressé, et l’année suivante encore. Après 25 920 ans, le point vernal revient au même point. 25 920 ans représentent donc, pour notre système solaire, une période extrêmement importante : le soleil a accompli un pas universel, dirais-je, lorsqu’il revient au même point pour son lever printanier. Or, Platon, le grand philosophe grec, a appelé ces 25 920 années une année de l’univers, c’est la « grande année » platonicienne. Le fait qui suit est surprenant ; c’est en effet surprenant, mais en pénétrant dans ce qui est surprenant là-dedans, cela peut s’avérer comme ayant une signification infiniment profonde.


D’une façon normale, l’homme a 18 respirations par minute. C’est quelque chose qui se modifie : elles sont un peu plus nombreuses au cours de l’enfance et moins nombreuses dans la vieillesse mais, en moyenne, il est exact qu’il y a 18 respirations par minute chez l’homme normal. Faisons donc le compte des respirations que cela fait par jour. C’est un calcul simple : 18 fois 60, pour avoir 1 080 en une heure ; multiplié par 24, le nombre d’heures par jour, cela donne 25 920 respirations en un jour. Vous voyez, de cette manière, que ce nombre régit en quelque sorte le jour humain sous le rapport des respirations, de même que la grande année universelle est régie par ce nombre en ce qui concerne le parcours du point vernal tout autour du zodiaque.


C’est là un des témoignages sur le fait qu’il ne s’agit pas simplement d’une formule générale floue et d’une mystique nébuleuse quand nous disons : « Microcosme, réplique du macrocosme », mais que, dans la réalité, l’être humain est régi, en ce qui concerne une activité importante dont sa vie dépend à chaque instant, par le même nombre, selon la même mesure, que le parcours du soleil, dans le domaine où il se trouve inséré.


Mais prenons maintenant un autre exemple encore : l’âge du patriarche, ainsi qu’on le nomme d’habitude, est de 70 années de vie. 70 années ne représentent naturellement pas un nombre obligatoire pour tous les gens. Évidemment, il est possible de devenir beaucoup plus âgé, mais en fait l’homme est un être libre et il transgresse en permanence largement de telles limites. Mais tenons-nous en à ce temps du patriarche et disons : normalement l’homme vit en moyenne de 70 à 71 ans. Et si nous recherchons combien cela fait en jours, nous avons, n’est-ce pas, 365,25 jours pour une année. Multiplions tout d’abord cela par 70 et nous obtenons 25 567,5 ; et si nous prenons 71, nous aurions 365,25 fois 71 = 25 932,75. Vous voyez : avec 70 ans, nous arrivons à 25 567,5 jours et, avec 71 ans à 25 932,75 jours. Et vous voyez ainsi que c’est entre 70 et 71 ans que se situe le point du temps où la vie humaine compte exactement 25 920 jours, de sorte que l’âge du patriarche est celui qui contient 25 920 jours. Vous avez donc le jour humain établi sur le fait d’avoir 25 920 respirations. Vous avez le temps de la vie humaine qui s’établit sur le fait de compter 25 920 jours.


Nous allons maintenant observer quelque chose encore. Et cela n’est pas difficile maintenant. Vous comprendrez facilement que, si je divise les 25 920 années (dont le point vernal a besoin pour parcourir le zodiaque) par 365,25, j’obtiens à peu près 70 ou 71. J’obtiens là 70 à 71, ce que j’avais déjà obtenu par la multiplication. Cela veut dire, si j’envisage l’année platonicienne comme étant une année en grand, et que je la divise de façon à obtenir un jour, que j’obtiens la valeur d’un jour dans l’année platonicienne. Quelle est-elle ? C’est la durée d’une vie humaine. Une vie humaine est dans le même rapport avec l’année platonicienne qu’une journée de la vie par rapport à une année ordinaire.


L’air est tout autour de nous. Nous l’inspirons et nous l’expirons. Cela est réglé numériquement de telle manière que lorsqu’il a été respiré 25 920 fois, cela donne notre journée de vie. Mais que représente en fait une journée de la vie ? Une journée de la vie consiste en ce que notre Je et notre corps astral sortent de nos corps physique et éthérique et y entrent à nouveau. Si bien que, jour après jour, cela se poursuit ; le Je et le corps astral sortent, rentrent, sortent, rentrent, de même que le souffle sort et rentre. Beaucoup de nos amis se rappelleront que, pour expliquer la chose, j’ai même comparé, dans des conférences publiques, cette alternance de la veille et du sommeil avec une longue respiration. De même que dans la respiration nous expirons et inspirons l’air, de même, quand nous nous réveillons et nous nous endormons, corps astral et Je entrent et sortent. Ce qui est dit de cette manière n’est autre que ceci : il existe un être, on peut supposer un être, qui respire à la façon dont nous le faisons en un dix-huitième de minute, un être donc qui respire, et dont le respir représente la sortie et la rentrée de notre corps astral et de notre Je. Cet être n’est autre que l’être réellement vivant de la terre. En ressentant le jour et la nuit, la terre respire, et son processus respiratoire porte sur ses ailes notre sommeil et notre veille. C’est le processus respiratoire d’un être plus grand. Et maintenant, prenez le processus respiratoire d’un être encore plus grand, le soleil, qui tourne là. De même que la terre met un jour pour faire sortir et faire revenir le Je et le corps astral dans l’être humain, le grand être qui correspond spirituellement au soleil nous produit, nous, êtres humains ; car les 70 à 71 ans sont bien, ainsi que nous l’avons montré, un jour de l’année « du soleil », de la grande année platonicienne. L’ensemble de notre vie humaine est une expiration et une inspiration de ce grand être, à qui est attribuée l’année platonicienne. Vous voyez donc que nous avons un petit respir qui régit notre vie, en un dix-huitième de minute ; que nous sommes inclus dans la vie de la terre dont la respiration embrasse un jour et une nuit, et cela correspond à la sortie et à la rentrée du Je et du corps astral dans les corps physique et éthérique ; et enfin, que nous sommes nous-mêmes « respirés » par le grand être qui correspond au parcours du soleil, en représentant son aspect de vie ; et notre propre vie est une respiration de ce grand être. Vous voyez maintenant comment nous sommes inclus dans le macrocosme, comment nous nous y trouvons réellement en tant que micrososme, en étant soumis au même type de lois vis-à-vis de l’être de l’univers que la respiration l’est en nous vis-à-vis de notre entité humaine. Le nombre et la mesure régnent là. Mais ce qui est grandiose, riche de sens, et qui touche profondément nos cœurs, c’est que nombre et mesure régissent de la même manière à la fois le grand cosmos, le macrocosme, et le microcosme. Ce n’est pas une simple façon de parler, ce n’est pas simplement quelque chose de ressenti de manière mystique, mais c’est quelque chose qui nous est enseigné par une observation de l’univers qui est pleine de sagesse : nous nous trouvons dans le macrocosme en tant que microcosme.


Si l’on fait ces calculs, tout à fait simples d’ailleurs (car on peut les faire avec les nombres qui sont les plus élémentaires de la science), et si l’on n’a pas un cœur comme un morceau de bois, mais un cœur qui ressent les mystères de l’existence universelle, alors la phrase : « Nous sommes inclus dans l’univers » cesse d’être une phrase purement abstraite ; elle devient quelque chose de beaucoup plus vivant. Un savoir, un sentiment fleurissent, et cela porte des fruits dans les impulsions de la volonté, et l’être humain entier vit à l’unisson de la grande vie de l’être divin de l’univers. C’est là le chemin que nous devons trouver vers le monde spirituel, et il faut qu’il soit trouvé à un moment où, comme nous l’avons indiqué dans la dernière considération, le Christ parcourt la terre de façon éthérique. L’autre jour, j’ai même indiqué l’année où il a commencé à parcourir la terre dans l’éthérique. Il doit être trouvé ! Seulement il faut que les hommes s’habituent à percevoir déjà le rapport, le rapport intime qui existe avec l’existence universelle et qui, lorsqu’il est perçu, doit faire naître le besoin, l’impulsion intense à trouver ce chemin vers le monde spirituel. Car, dans vraiment peu de temps, les hommes seront obligés de reconnaître au moins quelque chose, qui se présente de la façon suivante.


On peut, certes, nier le monde spirituel, quand on est rendu insensible par le matérialisme, mais on ne peut pas tuer en soi les forces susceptibles de chercher un rapport avec le monde spirituel. On peut se persuader qu’il n’existe pas de monde spirituel, mais on ne peut tuer dans l’âme les forces qui sont capables de mettre l’homme en rapport avec le monde spirituel. Et cela s’accompagne de quelque chose de très significatif, et dont il faut tenir compte, justement à notre époque : ces forces qui sont présentes agissent, même si on les nie. Le matérialiste ne peut empêcher d’agir ces forces qui, dans son âme, tendent vers le spirituel ; il ne peut les en empêcher ; et elles agissent. On peut donc être un matérialiste, me direz-vous, et cependant les forces qui tendent vers le spirituel agissent en soi. Oui, il en est ainsi. Elles agissent dans le matérialiste. On ne peut rien y faire, elles agissent en lui. Et que produisent-elles donc ? Ces forces, qui sont présentes, peuvent bien sûr être refoulées quant à leur action originelle propre, mais elles se transforment alors en d’autres forces. Si l’on n’utilise pas les forces qui tendent vers le spirituel pour chercher Une compréhension du spirituel, - pour le moment je dis seulement : « pour chercher une compréhension du spirituel », cela suffit pour commencer, - si l’on n’utilise pas ces forces à cela, alors elles se transforment, dans la vie humaine, en forces d’illusion. Elles agissent alors de telle manière que, dans la vie ordinaire, l’être humain s’adonne à toutes les illusions possibles par rapport au monde extérieur. Cela ne doit pas être négligé à notre époque car à aucune époque les hommes n’ont créé, dans un certain sens, autant d’illusions que dans la nôtre, bien qu’ils n’aiment pas la fantaisie par ailleurs. Le fait de divaguer ne se limite pas à certains domaines. Si l’on s’y mettait, on pourrait donner des exemples de ce que les gens se créent comme illusions, alors même qu’ils veulent être seulement des réalistes, des matérialistes ; on pourrait vraiment jeter ainsi une lumière dans tous les domaines possibles ; on ne s’arrêterait jamais. On pourrait commencer, - sans vouloir être hérétiques, - par exemple, en portant le regard sur ce que certains, disons certains hommes d’état ont prévu quant au cours probable des événements dans le monde, parfois seulement quelques semaines avant, et ensuite sur ce qui est arrivé en fait ; si l’on compare ces choses, on trouvera que la capacité d’illusion n’est pas mince depuis quelques années déjà.


Maintenant, on peut examiner de cette manière tous les domaines de la vie ; il est tout à fait remarquable de voir comment, aujourd’hui, on trouve partout la capacité d’illusion développée de façon tout à fait considérable. Cette capacité d’illusion donne précisément aux conceptions et aux idées sur la vie chez les gens en accord avec le matérialisme, quelque chose d’enfantin, pour ne pas dire de puéril. Quand on voit tout ce qu’il faut aujourd’hui pour que les gens saisissent ceci ou cela, tout ce qu’il faut pour qu’ils touchent la chose du doigt, on a alors déjà une notion de ce qui est évoqué ici comme étant « enfantin pour ne pas dire puéril ». Bon, c’est comme cela ! Quand les hommes se détournent du monde spirituel, il leur faut compter avec la conséquence de devenir aptes à l’illusion, de perdre la faculté d’avoir des idées exactes au sujet de la réalité physique extérieure et de ce qui s’y passe. Ils doivent divaguer sur un autre terrain, du fait de ne pas vouloir s’en tenir à la vérité, vérité qui peut se rapporter aussi bien à la vie spirituelle qu’à la vie physique.


Je vous ai présenté une fois un exemple qui nous est très proche, et, si l’on peut « prêcher pour sa paroisse », c’est bien là un exemple typique : on trouve sans arrêt des déclarations qui sont tout à fait des condamnations de cette science de l’esprit qui est exposée par moi-même. Pourquoi cela ? Ces gens le justifient en disant : « Il ne fait que divaguer avec tout ça ! Et il n’est pas permis de divaguer de la sorte ! » Ces gens ne veulent donc pas aller dans le monde spirituel réel parce qu’ils le tiennent pour de la divagation et qu’ils méprisent la divagation. Et ils ajoutent à cela toutes sortes d’explications, qui s’accordent avec la réalité aussi bien que le blanc avec le noir, par exemple à propos de mes origines ou sur la façon dont j’ai fait quelque chose ici ou là. Ils déploient la divagation la plus intrépide. Vous avez là, directement situées l’une à côté de l’autre, la fuite devant le monde spirituel et l’aptitude à l’illusion ! L’intéressé ne remarque pas cela, mais c’est tout à fait logique. Un certain quantum de force est dirigé là, vers le monde spirituel, et un certain quantum de force l’est vers le monde physique. Si le quantum dirigé vers le monde spirituel n’est pas employé, il s’oriente alors vers le monde physique, et non pas alors pour y saisir le réel et le vrai, mais pour précipiter l’homme dans des illusions sur la vie.


On ne peut pas observer cela dans tous les cas de façon à pouvoir dire : « Ah ! Ah ! Il en est là ! Par sa négation du monde spirituel, le voilà précipité dans des illusions ! » On trouve bien de tels exemples, mais on doit les chercher ; et si, dans la vie, cela ne peut se démontrer aussi facilement, c’est que la vie est complexe et qu’une chose influe sur l’autre ; ainsi une âme plus forte influence toujours une âme plus faible. Donc, si l’on trouve dans une âme une part d’aptitude à l’illusion, la cause de cette aptitude à l’illusion se situe déjà d’une quelconque manière dans une haine ou une négation du monde spirituel ; mais cela n’est pas à trouver obligatoirement dans l’âme même qui est illusionnée, et il suffit que cela lui soit suggéré. Car, dans les régions spirituelles, la force de contagion est beaucoup plus grande que dans n’importe quel domaine physique.


De quelle manière cela est-il en rapport avec le karma général de l’humanité ? Comment, quand on observe ces choses et que l’on envisage cette importante loi de métamorphose des forces de l’âme (une métamorphose, une transformation des forces orientées vers le spirituel en forces d’illusion), comment ces forces agissent-elles dans l’ensemble de la vie, et quel est leur rapport avec les conditions de l’évolution qui sont propres au temps présent et à l’avenir proche ? Cela sera l’objet de la prochaine considération, dans laquelle nous continuerons à développer celle d’aujourd’hui, en nous rattachant au Mystère du Christ qui est aussi le Mystère du temps présent, pour ensuite retrouver de nouveau quelques perspectives sur l’importance de la conception spirituelle en général.




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