Pulsion

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Pascal Patry astrologue et thérapeute à Strasbourg 67000
Publié par Pascal Patry dans Psychanalyse · Mercredi 31 Août 2022
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Prise de vue

L'opposition de l'animal et de l'homme était traditionnellement fondée sur celle de l'instinct et de l'intelligence, l'activité mécanique biologiquement déterminée servant de repoussoir à la valorisation de l'abstraction intellectuelle et de la liberté. À cette représentation de l'homme, Freud porte atteinte par le concept de pulsion comme fonds originaire du développement humain qu'il marque par son ancrage dans le corps et qu'il désigne comme source de tous les progrès ultérieurs. Un premier problème se pose : celui de la relation entre l'instinct et la pulsion. L'étude de cette relation s'éclairera par l'analyse du schéma conceptuel de la pulsion, laquelle apparaîtra alors comme montée à la manière d'un appareil, mais de telle sorte qu'on saisisse mieux comment ses pièces ou ses éléments constitutifs sont susceptibles d'une certaine indépendance de fonctionnement tout en demeurant interdépendants. La solidarité ne se fondera plus sur un acte à accomplir qui soumet le montage à un déroulement fixe, mais sur ce qui maintient le rapport des rouages entre eux à travers une exigence de travail qui présidera aux transformations de la pulsion. Cette diversité de fonctionnement, si elle témoigne à l'origine d'une fragmentation des activités pulsionnelles, appelle ultérieurement leur unification. Un tel rassemblement montre que ce qui se présente sous une forme semblant aller de soi, comme dans la sexualité adulte, est le fruit d'un développement capable d'arrêts, de déviations, ainsi que nous l'apprennent les perversions, qui éclairent en retour le parcours de la sexualité normale. Toutes ces formes déviées de leur cours habituel indiquent que les pulsions partielles peuvent se transformer, avant leur confluence dans la génitalité, les unes dans les autres.

Ces transformations ne doivent pas donner l'image d'un système de permutations infinies qui serait seulement borné par la notion d'une évolution plus ou moins idéale. Le regroupement ne s'opère que pour mieux faire ressortir une division fondamentale, un conflit de deux grands groupes pulsionnels : conflit qui est susceptible de moments d'alliance et de mixage, mais demeure fondé sur un antagonisme irréductible. Le principe de ces regroupements sera néanmoins difficile à cerner, qui amènera Freud à varier sur l'individualisation du facteur « antisexuel » : il sera conçu d'abord comme extérieur à la sexualité (l'autoconservation), ensuite comme concurrent à l'intérieur de la sexualité (opposition du moi et de l'objet), enfin comme radicalement opposé à l'émergence de la pulsion sexuelle, dans la tendance au retour au zéro de la pulsion de mort. Cette dernière formulation par Freud de la théorie des pulsions a mis les psychanalystes devant l'énigme d'une contradiction sur laquelle ils se posent encore beaucoup de questions : comment une poussée active peut-elle aspirer à son propre anéantissement ?

I - Instinct et pulsion

Les raisons qui conduisent à examiner la problématique des rapports entre instinct et pulsion sont doubles. Les unes sont dues à une ambiguïté terminologique, sans correspondance en français, de l'allemand qui admet deux termes : Instinkt, d'origine latine, et Trieb, d'origine germanique. Les autres tiennent au fait que le champ de la psychanalyse s'est constitué dans le domaine de la sexualité, qui avait été comprise avant Freud comme l'expression de l'« instinct sexuel » selon une conception restrictive qui liait celui-ci à la génitalité. Or Freud fait éclater ce cadre restreint de l'instinct et préfère, dans l'ordre des concepts directeurs, le terme qui privilégie un des aspects de l'Instinkt jugé par lui le plus essentiel dans l'organisation humaine : la force « poussante » du Trieb.

Au temps où Freud écrit, l'instinct est encore envisagé sous la forme d'actes obéissant à un schéma immuable, fixé une fois pour toutes, d'un déroulement implacable. S'il lui arrive exceptionnellement d'employer le terme Instinkt, Freud continue à réserver à celui-ci une telle acception, qui est étrangère à ce qu'il va désigner comme pulsion. Toutefois, les biologistes ont parfois employé le mot Trieb dans le même sens qu'instinct. L'évolution de la biologie et de l'éthologie tend de plus en plus à contester l'autonomie de l'instinct et à prendre en considération le jeu des influences multiples dont il peut être l'objet soit par des régulations endocriniennes et nerveuses, soit par l'influence des afférences perceptives, voire des facteurs d'apprentissage. Mais deux traits doivent être ici soulignés : d'une part, la différenciation établie par K. Lorenz - au sein d'activités complexes pouvant admettre des facteurs incidents qui relèvent de l'apprentissage, dans les « lacunes » des actes instinctifs - de séquences instinctuelles pures (comme dans les activités à vide) qui semblent beaucoup plus dépendantes de facteurs endogènes et peu en rapport avec les stimulations externes ; d'autre part, le fait que l'homme apparaît relativement aux conduites instinctives comme un « spécialiste de la non-spécialisation » (K. Lorenz).

Il n'est pas sûr que les psychanalystes, bien qu'une partie considérable de leur travail porte sur ce que l'histoire individuelle révèle comme étant issu des expériences relationnelles, se retrouvent tous du côté de ceux qui nient la spécificité des actes instinctifs. Au contraire, la notion de spécialiste de la non-spécialisation nous rapprocherait peut-être de la conception freudienne par la réduction de l'invariant à un seul élément, la force poussante du Trieb. La pulsion est alors sous la coupe d'un facteur d'ordre énergétique, correspondant à la tension interne de l'Instinkt, mais, au lieu de s'enchaîner dans un programme préordonné comportant une part irréductible de séquences fixes, elle ne se traduit ici que par l'affect d'urgence et d'impérativité qui appelle la satisfaction. Et, comme celle-ci est toujours aléatoire, pourvu qu'une certaine marge lui soit ménagée, mais à condition aussi que cette marge n'excède pas trop la capacité de tolérance du sujet, cela inaugure une suite de transformations.

Dès lors, la valorisation de la notion de poussée dans la pulsion en psychanalyse au détriment des autres caractéristiques de l'instinct se présente comme une déqualification de celui-ci. On pourrait y voir un exemple de ce que J. Laplanche, à la suite de M. Foucault, a désigné sous le nom de dérivation pour caractériser certains glissements de sens qui s'effectuent lors du passage de l'usage non technique d'un terme à sa nouvelle acception dans un champ de la science. Ici la dérivation met en relation deux champs de la science : la biologie et la psychanalyse. On pourrait même aller plus loin en considérant qu'il s'agit d'un véritable renversement de perspectives, puisque le seul invariant devient la force, là où celle-ci était capturée dans la suite des opérations de l'acte instinctif. Pourtant, Freud ne se passera pas, comme pour contrebalancer le jeu des transformations pulsionnelles, d'invariants plus complexes ; mais ils seront d'une autre nature. C'est aux « fantasmes originaires » (séduction, castration et scène primitive) qu'il attribue une fonction de schémas phylogénétiques innés. Ils n'entraînent néanmoins aucun comportement instinctuel ; ils réactivent les pulsions. Surtout, ils ont une fonction de catégorisation, de classification de l'expérience. Ils ne sont pas des déclencheurs, mais des ordonnateurs, des organisateurs du désir humain.

II - Le concept de pulsion

Avec le refoulement, la résistance, le complexe d'Œdipe, le transfert, la pulsion est un des concepts clés de la psychanalyse. Mais, en fait, chacun des autres termes la présuppose. Concept, donc, et non réalité directement observable, d'abord pour la simple raison que ce qui nous en parvient est un produit transformé, condition nécessaire de son accession à la conscience. La difficulté est encore accrue par le fait que les produits d'élaboration de la pulsion, les idées ou les représentations et leur quantum énergétique - l'affect - peuvent être dissociés et suivre des voies indépendantes. Enfin, si la pulsion est à la base de l'édifice conceptuel, elle ne constitue pas une réalité dernière, mais une forme de délégation d'expériences nées dans la profondeur du corps.

Freud est parti d'une idée très simple : celle de l'opposition entre les excitations externes, dont l'effet nocif ou désagréable peut être évité par la fuite, et les excitations internes, auxquelles aucune échappatoire n'offre les mêmes possibilités d'évitement. C'est cette idée de départ qui est développée en concept fondamental. La conséquence de cette opposition soumet le système nerveux et l'activité psychique à une pression et à un effort de maîtrise de ces excitations, d'autant que celles-ci se manifestent par une force d'impact qui n'est pas momentanée, mais constante. La levée de la tension dépend de la seule satisfaction.

Avant d'entrer dans le détail de l'appareil pulsionnel, il faut s'attarder un peu sur la définition de la pulsion. C'est dans « Pulsions et destin des pulsions » (1915) que Freud précise ce concept : « Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations, issues de l'intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l'exigence de travail qui est imposée au psychique par suite de sa liaison au corporel. » On voit comment Freud intériorise la notion d'instinct et s'abstient de lier la pulsion à un acte consommatoire. La satisfaction est bien le processus qui permet la fin du phénomène, mais, lorsqu'il s'agit de cerner le concept, c'est à ce qui se passe lors de l'émergence pulsionnelle que Freud s'intéresse. Les rapports d'accomplissement entre la tension et l'acte sont ici remplacés par le rapport de rencontre entre l'excitation corporelle et son expression dans le psychisme. Ici les difficultés conceptuelles viennent de la difficulté qu'il y a à cerner le lieu d'intersection de l'activité psychique avec les messages des excitations corporelles. Il s'agit là d'un concept limite qui vise une situation carrefour, laquelle révèle l'inadéquation de nos instruments conceptuels qui ne s'appliquent qu'à l'un ou à l'autre des deux côtés de la frontière. L'investigation est limitée par l'obscurité du domaine observable, puisque la pulsion est ressentie tantôt sous un travestissement psychique, tantôt comme une force qui ne peut être appréciée que par le travail qu'elle impose. Toutes les conceptions dualistes laissent un hiatus inexploré ; quant aux conceptions monistes, elles évitent le problème de l'articulation de deux domaines en faisant entrer l'un dans l'autre. Freud s'installe, lui, dans le hiatus pour montrer que ce qui est observable est un produit transformé par le parcours qu'il a subi et le lieu de sa manifestation.

Le rôle de l'appareil psychique est la maîtrise de l'excitation ; l'effet de la pulsion y fait échec par son application constante. C'est de cette conjonction conflictuelle que naît l'exigence de travail, qui se mesure à l'intensité de la force pulsionnelle. On conçoit comment le modèle de la situation analytique favorise au maximum - par la position étendue, le relâchement du contrôle associatif et la situation de l'objet hors de la vue du patient - l'émergence de l'activité pulsionnelle, le rapport de parole étant conçu comme un effet de l'activité des pulsions, comme si la parole s'identifiait avec le « représentant psychique des excitations issues de l'intérieur du corps ».

III - L'appareil pulsionnel

On s'est borné jusqu'à présent à considérer l'élément invariant de la pulsion, sa force poussante et sa manifestation la plus indifférenciée dans sa fonction de représentant psychique des excitations issues de l'intérieur du corps. Il faut considérer maintenant l'exigence de travail. Celle-ci ne peut entrer en jeu que du fait de l'hétérogénéité de l'ensemble pulsionnel, qui réunit des éléments de différente nature. La pulsion comprend, en effet, quatre éléments.

Il s'agit d'abord de la poussée, dont on a assez parlé ; mais il convient d'ajouter que les pulsions sont toujours actives et que, ce faisant, peut-on dire, elles « passivent » le sujet. Cela est à distinguer de la passivité, qui est l'expression des pulsions à buts passifs. La possibilité, au sein de la pulsion, d'un clivage entre l'activité qui est l'expression de celle-ci et l'alternance activité-passivité au niveau des buts indique qu'il faut compter parmi les propriétés fondamentales de la pulsion le retournement qui va à l'encontre du processus par lequel le but actif mime l'activité de la pulsion. En revanche, les satisfactions à but passif, lorsqu'elles concernent la pulsion sexuelle, sont sans doute celles qui suscitent le plus de défenses, si du moins l'on ne confond pas passivité et inertie.

Le deuxième élément de la pulsion est le but, lequel, on l'a vu, est toujours la satisfaction ; c'est la satisfaction qui permet la levée de la tension. Mais, s'il y a une sorte de prédétermination qui lie la satisfaction à l'« action spécifique », des variables peuvent être introduites du fait du couplage des pulsions en « paires contrastées » (exhibitionnisme-voyeurisme, sadisme-masochisme, etc.), véritable organisation dualiste de la pulsion, qui facilitent la substitution d'un but à un autre. En outre, le but est susceptible de subir une inhibition qui permet une satisfaction partielle. On peut faire l'hypothèse que l'inhibition de but est le processus par lequel on sacrifie la satisfaction complète de la pulsion en vue de conserver le lien de celle-ci avec l'objet, tandis que la recherche d'une satisfaction non inhibée a pour corollaire une permutation de l'objet, qui est l'élément le plus variable de la pulsion. Les buts se présentent d'abord comme dispersés, dépendant de la satisfaction de pulsions partielles liées au plaisir d'organe, lesquelles tendent progressivement vers la confluence sous le primat de la génitalité après la puberté. Celle-ci entraîne une réactivation des pulsions et donc une aggravation du conflit psychique.

L'objet, qui est le troisième élément, constitue le moyen par lequel la pulsion peut atteindre son but. C'est au niveau de l'objet que l'ambiguïté du fonctionnement pulsionnel est la plus grande. Car, d'autre part, il existe une tendance à la fixation aux premiers objets, mais, d'autre part, le caractère aléatoire de la satisfaction qui dépend d'eux contraint à leur remplacement, dont la forme la plus importante est la retrouvaille dans le corps propre du sujet d'un objet substitutif. Telle est la genèse de l'auto-érotisme. Le développement de la pulsion sexuelle montre le transfert de l'attachement à des objets successifs : « C'est à ce déplacement de la pulsion que revient le rôle le plus important » (Freud). Par cette possibilité de substitution, la pulsion manifeste sa part la plus psychique, qui conduit à souligner le caractère fantasmatique de l'objet.

La source, dernier facteur de la pulsion, renvoie au soubassement somatique de l'appareillage pulsionnel. Elle est sans conteste la part la plus obscure de celui-ci, la moins variable. La source est le processus qui surgit dans un organe ou une partie du corps ; elle constitue le point d'ancrage de la pulsion dans le corps. Si Freud paraît concéder à la biologie la solution des questions relatives aux activités de ces sources (mécanismes chimiques, libération de forces mécaniques), il faut souligner que d'emblée ce qui est désigné par le terme de pulsion est la représentation psychique de cette excitation somatique, qui s'exerce « sous une forme inconnue de nous ».

Laplanche et Pontalis ont mis en valeur la notion d'étayage évoquée dans l'œuvre de Freud. Les satisfactions pulsionnelles les plus primitives, les pulsions orales, dépendent de la satisfaction des grands besoins vitaux. La pulsion sexuelle orale s'étaye sur cette activité liée à la conservation de la vie pour s'autonomiser en prenant appui sur elle par la découverte du plaisir de succion, qui dès lors suit une voie indépendante, où l'objet est retrouvé dans le propre corps du sujet par l'activité auto-érotique. Cet exemple illustre la façon dont peut s'opérer une réversion du parcours de la source à l'objet (J. Lacan).

IV - Fonctionnement et destin des pulsions

Les pulsions se diversifient soit par leur source, soit par leur but. Ainsi peut-on individualiser des pulsions orales, anales, urétrales, phalliques, mais aussi des pulsions en rapport avec des activités telles que voir, maîtriser, dominer, détruire. Cependant, même en ces derniers cas, il est possible d'assigner une source à ces activités : l'œil, la musculature. Ce qu'il importe surtout de souligner, c'est le fonctionnement « individualiste », anarchique des pulsions partielles, qui, au départ, ne visent rien d'autre que le plaisir d'organe. Par là, les pulsions méritent la dénomination de pulsions partielles. Elles sont donc partielles à la fois parce qu'elles sont reliées à des zones corporelles séparées et parce que leur fonctionnement vise à une satisfaction isolée. Le développement libidinal fait passer cette organisation initiale autonome à des formes de plus en plus organisées, où les pulsions partielles prennent place pour se subordonner en fin de compte, à la puberté, au primat de la génitalité. Dans la sexualité adulte normale, les pulsions partielles restent actives au niveau du plaisir préliminaire.

Cependant, il serait faux de croire que chaque étape évolutive (orale, anale, phallique) voit disparaître les éléments de la phase précédente. Ceux-ci marquent de leurs traces les moments ultérieurs. Cela est particulièrement observable lorsque l'attachement du sujet à certains modes de satisfaction ou à certains objets témoigne d'une fixation, c'est-à-dire lorsque le conflit portant sur les points les plus faibles de l'organisation libidinale conduit le sujet à se replier sur les étapes antérieures, à régresser jusqu'à se fixer à l'une d'elles.

Dans la représentation du fonctionnement pulsionnel, il faut rendre compte de la manière dont les objets et les buts se remplacent les uns par les autres dans le destin des pulsions. Les modes les plus primitifs de ce fonctionnement comprennent le retournement de la pulsion en son contraire (retournement de l'activité en passivité et de l'amour en haine, par exemple) et le renversement sur la personne propre (où le sujet se substitue à l'objet). Ces modes semblent intervenir avant même l'instauration du refoulement. Freud, à ce propos, compare le fonctionnement pulsionnel à une coulée de lave comportant plusieurs vagues successives qui appartiendraient à des moments temporels différents, chacune étant marquée par le destin qu'a subi la pulsion et toutes coexistant ensemble. Ce qui est vrai des remaniements d'une pulsion est également vrai de la coexistence des différentes pulsions que le développement libidinal met successivement au premier plan. C'est le refoulement qui fait subir aux pulsions leur modification la plus décisive. Il est capable de réduire au silence et de rejeter dans l'oubli le plus total les manifestations pulsionnelles, lesquelles peuvent resurgir (retour du refoulé) en cas d'échec du refoulement. Cette résurgence devra s'accompagner du déguisement pour avoir accès à la conscience. En outre, le refoulement scinde la pulsion en ses composantes : la représentation et l'affect, qui peuvent subir des avatars distincts.

Au fur et à mesure de l'élaboration de son œuvre, Freud met en évidence, à propos du destin des pulsions, d'autres modes, que les divers tableaux cliniques portent plus ou moins nettement au premier plan et dans lesquels interviennent les mécanismes de défense du moi : l'« isolation », l'« annulation », la « formation réactionnelle », l'« introjection », la « projection », le « clivage ».

Il faut faire une place particulière, dans le destin pulsionnel, à la sublimation, qui résulte d'une transformation des pulsions partielles, surtout de celles qui ne s'intègrent pas dans la génitalité. Elle se caractérise par une modification du but (substitution d'un but non sexuel à un but sexuel), une inhibition de but et une désexualisation

V - Les théories des pulsions

Le fait de la dispersion des pulsions partielles amena Freud à tenter de les regrouper sous l'égide de grandes catégories. Il est significatif que, quelles qu'aient été ses fluctuations dans le choix de ces catégories, il ait toujours adopté un schéma dualiste, condition essentielle pour maintenir la notion de conflit pulsionnel. Par ailleurs, à travers les différents remaniements opérés par Freud, on retrouve chez lui une constante, à savoir l'individualisation des pulsions sexuelles. Seule varie l'individualisation du groupe opposé. En somme, ce que Freud a recherché au long de son élaboration, c'est le groupe « antisexuel ».

La première théorie des pulsions opposait le groupe des pulsions sexuelles et le groupe des pulsions du moi, ou pulsions d'autoconservation. Les paradigmes de cette théorie sont en quelque sorte l'amour et la faim. Il est à remarquer que le modèle général de la pulsion est construit sur le modèle de la pulsion sexuelle, le groupe des pulsions du moi étant beaucoup plus fixe et beaucoup moins propice aux transformations dont la pulsion sexuelle est l'objet. Dans un deuxième temps, Freud met l'accent sur la libidinisation des pulsions du moi. L'introduction du concept de narcissisme redistribue les pulsions selon leur orientation vers le moi ou vers l'objet, dans une perspective concurrentielle. Il s'agit là d'un temps théorique intermédiaire. Car Freud se rapproche à ce moment d'une conception moniste où l'antagonisme entre les groupes pulsionnels n'est pas assez tranché. Cette étape sera dépassée par la seconde et dernière théorie des pulsions, qui précède de peu la seconde conception de l'appareil psychique (remplacement des systèmes conscient, préconscient, inconscient par les trois instances : ça, moi, surmoi). Dans cette dernière théorie, le conflit entre les groupes pulsionnels prend une forme beaucoup plus radicale en mettant en opposition les pulsions de vie et les pulsions de mort (ou de destruction). Les premières tendent à créer des ensembles toujours plus vastes ; leur activité est essentiellement de rassemblement, d'unification, de conjonction. Elles marquent autant l'évolution des pulsions sexuelles que celle des pulsions du moi. L'activité des pulsions de mort ou de destruction est essentiellement de séparation, de désagrégation, de disjonction. Si Freud regroupe les pulsions de vie sous le terme d'Éros - ce qui n'est pas sans évoquer Platon -, il ne donne aucun nom correspondant aux pulsions de destruction, qui ne se laissent subsumer sous aucun terme commun, en raison même de leur nature.

Il faut souligner ici que c'est aux pulsions de mort qu'il revient de représenter le caractère fondamentalement conservateur de toute pulsion. La compulsion de répétition devient l'expression de la pulsion de mort, agissant alors comme « au-delà du principe de plaisir » : toute pulsion cherche à rétablir un état antérieur indépendamment de sa qualité agréable ou désagréable. Si Freud parle à ce sujet de retour à la matière inanimée, il s'agit là d'une comparaison extrême et métaphorique. L'essentiel est de bien marquer que la destruction est pour lui essentiellement interne, l'agressivité n'étant que la manifestation au dehors des pulsions de destruction. Ainsi le masochisme devient-il pour lui premier ; il n'est plus le résultat de l'opération par laquelle le sujet retourne le sadisme contre lui-même. En fait, ce qui est donné à observer est toujours le résultat d'une intrication des deux groupes de pulsions agissant agonistiquement et antagonistiquement. La pulsion de mort ne se révèle jamais à l'état pur, mais intriquée avec les pulsions érotiques. Invisible, elle travaille en silence, tendant à réduire à zéro les excitations.

Les successeurs de Freud se sont divisés à propos de la dernière théorie des pulsions. Beaucoup d'entre eux rejettent la conception de la pulsion de mort. Certains admettent l'existence de deux groupes pulsionnels, mais opposent à la libido ou aux pulsions de vie l'agressivité. D'une façon générale, l'évolution de la psychanalyse a amené, quelle que soit la théorie des pulsions à laquelle on se rattache, à accorder une place de plus en plus grande aux effets internes et externes de l'agressivité.

Freud confessait lui-même en 1932 : « La théorie des pulsions est pour ainsi dire notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. » Il s'agit là d'un concept théorique qui vise une réalité non observable, mais que rien n'est venu remplacer de façon avantageuse pour rendre compte de l'expérience psychanalytique. Son maintien est le meilleur garant contre une interprétation, intellectualiste ou psychologique, de la psychanalyse, malgré les obscurités que recèle ce concept et l'ignorance dans laquelle on demeure à ce sujet sur plus d'un point. Il faut enfin signaler que de nombreux auteurs modernes préfèrent se référer, plutôt qu'au concept de pulsion, à celui de relation d'objet, désignant par là la relation du moi à ses investissements d'objets, ainsi qu'aux mécanismes de défense qui les structurent.

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Source : André Green

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Bibliographie

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Pascal Patry
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